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Plus loin que ce bois où l’on n’entrera jamais…

Plus loin que ce bois où l’on n’entrera jamais…
Les troncs ressemblent aux vieilles pierres des murs, les feuillages sont au-dessus comme de l’ombre ; peut-être nous trouvons-nous sur le seuil d’une grotte aérée dont le vent aurait asséché jusqu’aux plus profondes cascades ?
Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Poésie/Gallimard

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Outre-ciel

Pour me rapprocher des vérités de la main, je me suis mis à dessiner et à peindre. Je m’efforce aussi d’aller vers une poésie plus claire et plus accessible. On m’a reproché d’être un poète hermétique. Si je le suis c’est contre mon désir, par insuffisance ou par incapacité d’exprimer clairement des choses qui me demeurent obscures et que pourtant je me sens incité à dire. Quand je suis elliptique, c’est parce que le rythme intérieur du poème, rythme donné, rythme antérieur à l’écriture, me limite et ne me permet pas d’exprimer ce que je veux, mais seulement ce que je peux dire. »
L’écriture à l’écoute, Henri Bauchau

On dessine, on peint, on écrit toujours au plus près de quelqu’un qui vous entend.

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Jour de silence 10 nov 2017

Dans ce pays de neige où la lumière d’été a la couleur du sang… traverser le temps. Le premier pas sur cette immensité déclenche un souffle. Ce souffle traverse un long souterrain, revient plongeant, résonnant, grondant, remontant dans son réceptacle tel un gong tibétain.
(extrait de Exil et Trace, inédit)

 

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Une ville, la nuit

Étincelante de sa pluie juste finie, la ville semblait souterraine et son ciel, comme si la nuit en faisait le tour sans oser le noircir, une voûte sur ses rues ; la lune peut-être artificielle à force, s’allumant et s’éteignant à mesure du galop de nuages déchiquetés, de ressembler à une enseigne publicitaire, porte ronde où rien n’aurait pu passer et buvant sa lueur plutôt que la renvoyer.
Limite, François Bon, Editions Minuit

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quelque soit le résultat, le plaisir de l’encre se révèle plus rapidement appréciable et plus jouissif que l’écriture (j’écris surtout directement au clavier…), un dernier avant la remise en route pour la journée , j’ai toujours aimé dessiner les arbres mais longtemps ma préférence allait à l’arbre nu.Le hêtre a ma préférence.
Le monde est vaste,
Tout fait violence autour
demeure l’arbre, ce hêtre que l’on envie
Il observe le monde
pérenne et humble.
(extrait de Blue note pour un hêtre, à paraître)

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SOUS LA CENDRE, 6 suites & variations pour voix seule(s), Roland Chopard, Ed. Lettres Vives, 2016

Chopard

SOUS LA CENDRE

6 suites & variations pour voix seule(s),

Roland Chopard,

Postface de Claude Louis-Combet,

Éditions Lettres vives, collection entre 4 yeux, 2016, 141 p., 20 €

Prendre voix… Faire silence… Pourquoi écrire ? Faut-il se taire ? Quels sont les enjeux et les risques de la parole ? En quoi le silence est-il plus nécessaire ? Ou, quand la nécessité se fait violente, pourquoi ce silence d’une langue qui remonte difficilement ?

La voix qui remonte dans ce long essai et qui parle pour l’auteur s’efforce de comprendre.

Il faut du temps pour laisser remonter les mots du fond du puits du silence, et aussi du temps pour que la voix reprenne souffle. L’extirper de sa somnolence sans tomber dans les labyrinthes de ses pièges.

Lacunaire, hésitante, la langue se surveille sans cesse, ne cesse de redescendre et de remonter. Réflexe de survie ? Rempart contre l’oubli ? Elle oscille entre parler et se taire dans ce « mouvement de balancier habituel », le piège étant au bout du compte que dans cette valse-hésitation, la tentation de dire se réduise à une cacophonie.

Pourquoi certaines paroles s’écoulent-elles facilement quand d’autres plus anonymes n’atteignent jamais leur but ? Vouées au silence, les plus secrètes ne rejoignent jamais le tumulte des voix plus assurées. Entre les deux, il y en a pourtant une « intermédiaire, ni forte, ni faible ».

L’auteur questionne dans cet essai, l’énigmatique présence/absence de la parole au cœur de la vie de tout créateur. Dire ou taire, beaucoup d’écrivains se sont interrogés, certains souvent même ont fait œuvre de cette écriture du silence, on pense à Jabès, à Desforêts ou à Blanchot. Tous ont questionné ce mystère, cette nécessité de l’écriture. Pourquoi ce besoin impérieux mêlé à cet autre non moins impérieux tissé d’ombres, refusant la remontée à la lumière de la toute puissance du verbe ?

Quelle en serait la raison ?

Une peur peut-être de ne pas trouver les bons mots ? Autocensure, passivité, attentisme, refus de la facilité ou excès de prudence et quoi d’autre encore…

Ces mots discrets qui rechignent ou renoncent laissent la place à d’autres voix tapageuses.

 Se taire  quand parler demeure à égalité aussi nécessaire devient dans un empêchement redoublé, une difficulté à être, à exister dans et par cette parole qui ne demande qu’à se libérer. Cette voix sans voix refuse d’admettre « que c’est d’abord d’elle qu’elle est en quête »

Quel cet acharnement à dire que l’on ne peut dire ou que l’on doive taire ? Un « stratagème vicieux » pour « chercher à plaire » ? Pour donner à entendre une parole secrète silencieuse, ou pour « perturber ces autres voix ? » « les faire sortir de leurs arrogantes certitudes. »

« Il y a souvent peu de distance entre l’émission et l’omission ».

Alors. Taisons-nous.

Mais. N’y-at-il pas de l’arrogance voire du mépris à se tenir à l’écart, à refuser la parole ?

Les hésitations viennent parfois des chemins qu’empruntent la voix, chemins honteux, insolites, voire obscènes, celle-ci s’en retourne, épuise sa force de départ, il faut dépasser la peur, le doute, le « ça sert à rien ». Et « glisser de l’impassible silence au silence impossible. »

Un jour, il est temps de faire taire cette voix restrictive qui censure, raisonne, infléchit pour donner corps à celle qui veut exister.

La parole silencieuse, feu qui couve sous la cendre, flammèches jaillissantes, concrétions ou ébauches parfois éphémères qui exigent à venir au jour, en gésine ou aux aguets, prête à jaillir ou création toujours en gestation. Comment cerner cette parole mouvante ?

Peurs de ne pas répondre aux modes, voix censurante qui refuse la singularité, se compare, se déprécie, repoussant « le manque d’expérience de tous les marchandages littéraires », « les courtisaneries habituelles dans ce monde, utiles pour entretenir le rituel égocentrique ». De quoi se plaint-elle la voix ? « Elle n’a rien fait pour prouver son existence ». En demeurant dans l’ombre des autres voix, loin des stratégies littéraires, elle est demeurée libre d’aller sur les chemins qu’elle s’est choisis de prendre et dans cette liberté, elle retourne au vertige des grands espaces vierges où elle peut de nouveau se perdre. C’est une voix qui voulait s’exprimer du côté de la poésie, entrer dans cet espace intériorisé, ce lieu où rien ne viendra perturber, qui ne craindra pas de temps en temps les extinctions de voix, les ruptures.

Mais l’exposition peut-être aussi un exutoire.

« Des circonstances ont précipité tous les balbutiements de cette voix dans une retenue provisoire et forcée, dans la disparition, dans un secret qu’il a fallu rompre ensuite. »

L’incendie a réduit à néant toutes traces écrites, et celui qu’a vécu l’auteur, dans sa maison d’éditions devient métaphore cruelle ou dévoilement de cette voix qui survit et remonte sans crier gare.

Les mots des autres (ces autres écrivains dont les manuscrits ont disparu dans l’incendie) ont été réduits à néant, il fallait retrouver d’autres mots, faire remonter ceux qui s’étaient rangés sur le côté pour laisser place aux autres voix.

Il faut prendre parole enfin, faire surgir l’eau apaisante des mots pour éteindre l’incendie, la douleur creusée dans la perte et dans l’effondrement antérieur. Pourtant, le premier réflexe est de mutisme, inhérent à tout traumatisme et à une violence digne d’un autodafé. Une pause silencieuse est nécessaire, c’est un silence de disponibilité nouvelle. « Le silence est [alors] attente d’une circonstance plus favorable. »

Toute mort appelle une résurrection, une énergie nouvelle. Bien sûr, pas au moment de l’épreuve qui fige le corps et l’esprit dans l’effroi et la distance, mais après coup, en s’appropriant les résidus de combustion. Sous les cendres du feu dévorateur de paroles écrites couvait une autre parole jamais exprimée. Dès lors, une nouvelle expérience prend forme, convoque les souvenirs, les origines, l’enfance, la mort du père… La voix tente d’ordonner sensations et réminiscences avec pour épicentre une « scène primitive » reliée à la forêt de l’enfance.

Peindre avait été aussi le premier mouvement de la main et de l’oeil.

« Peinture d’écrivain ? Même si quelques mots demeuraient, il n’y avait plus cet assujettissement à la langue. Et c’était bien la même excitation et la même concentration sur la page »[…]

La voix de l’écriture et celle de la peinture pouvaient-elles se rejoindre ? La première était mystère, la seconde élan à vivre. « Partir d’un signe, d’une trace et tourner autour. »

La voix prend à nouveau la parole pour dire dans les variations centrales du texte, la puissance émotive qui l’a d’abord poussée vers la couleur, la peinture, la musique puis dans l’obsessionnelle quête d’une parole juste. Et « un jour, il faut que la parole s’extériorise », il faut obéir à ces mystérieuses pulsions.

Après une très longue méditation ou réflexion sur ce cri coincé dans la gorge, sur la nécessité de la parole et son impossibilité (entre le laisser trace et l’inexprimable), l’auteur s’interroge sur les dérives, les questionnements rendus par un ego qui veut tour à tour s’exprimer et se taire. Le regard des autres en quoi est-il si important pour l’auteur ? N’est-il pas cause de sa difficulté à s’exprimer ?

Saisir l’instantanéité de la parole, veiller à la parole vaniteuse. Songer avec Ponge à cette nécessité de l’épure et du mot juste. « Comment travaille la poésie et pourquoi rejette-t-elle certains mots ?

Pourquoi certains mots s’excluent-ils dans le poème ? « Chaque hirondelle écrit Ponge, inlassablement se précipite, infailliblement elle s’exerce – à la signature, selon son espèce des cieux. Plume acérée, elle s’écrit vite. »

A un moment donné, il n’y a plus de chemin de retour, on ne peut plus revenir en arrière, on doit avancer dans ce silence et cette nécessité, au risque de se perdre. Se taire en écrivant, disait Desforêts. Avec persévérance et endurance, chercher « encore et toujours son cheminement », « comme cette petite gouache persistante malgré la disparition » (allusion à la toute première gouache gardée comme un fétiche et perdue dans l’incendie).

« C’est par rhizomes que les choses devraient se relier, se relire entre elles, plutôt qu’en arborescence »[…] Tout est apparemment dans la détermination d’un geste permettant une trace qui ne prend son sens que quand des recouvrements, des fulgurances, changements de directions, ont épuisé le geste et investi toute la surface. »

Son désir à la voix serait de creuser le sillon de la parole comme celui du père paysan quand il labourait sa terre. « C’était peut-être aussi cela la quête : un quelconque rapport avec la figure paternelle pour justifier toute tentative », avoue la voix, en toute fin de l’ouvrage.

La dernière variation intitulé « Soliloque dans la forêt » tranche délibérément avec ce qui précède. C’est comme si, la parole enfin libérée, la voix avait trouvé sa légitimité et ce soliloque dans la forêt s’écrit comme un rêve, parce qu’enfin dépouillée de toute réticence, prise au prisme d’une métaphore quasi mythologique, la voix s’exprime enfin au plus près de son chant.

« C’est un miroir tendu par l’eau dormante d’un étang. Elle se laisse impressionner, elle se laisse tisser par toutes les images, à la fois vagues et précises, elle les laisse l’envahir, elle regarde l’espace s’amplifier sous ses yeux, la cerner. Elle est dans ce réseau depuis si longtemps, elle ne sait pas tout ce qu’un miroir peut renvoyer. »

Faut-il avoir beaucoup vécu pour avoir des choses à dire ?

Il faut entrer dans la forêt (des mots?), pour le savoir.

Roland Chopard est né le 21 mai 1944 en Haute-Saône. Il a été enseignant de Lettres-Histoire pendant 30 ans dans un Lycée Professionnel à Gérardmer (Vosges). Depuis 2004, il consacre la majeure partie de son temps aux éditions Æncrages & Co qu’il a fondées en 1978, Éditions qui défendent la poésie et les arts contemporains en réalisant des livres avec des méthodes typographiques traditionnelles. Il a écrit des textes poétiques courts, publiés dans quelques revues et souvent des textes en rapport avec un artiste plasticien en vue de réaliser des livres d’artistes en tirages très limités.

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Philippe Rahmy, en souvenir

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« Le temps qu’il fait dans ma tête »

« Philippe Rahmy est mort ce soir à 18h ». Le choc de l’annonce soudaine sur facebook et le chagrin immense qui ne me quitte pas depuis.

J’ai connu Philippe sur le site de Remue.net, et me souviens en particulier de ce texte de lui que François Bon avait posté « Le temps qu’il fait dans ma tête » et qui m’avait troublée. Nous avions échangé autour de la création et de nos projets littéraires respectifs par mail. Quelques mois plus tard, le hasard me faisait le croiser à Paris, sur le marché de la poésie, alors même que je ne savais rien de lui sauf qu’il était en fauteuil roulant. Nous nous étions reconnus, spontanément, au détour d’une allée, et on ne saura jamais comment ni pourquoi.

Je veux croire que les êtres qui se croisent un jour par hasard, sont voués à se retrouver encore. Si nos trajectoires s’étaient croisées et même si elles ne devaient en rester qu’à ce seul instant, elles allaient « s’encrer »comme cette craie qui a suscité son texte, dans ce quelque chose d’ineffable qui se répéterait fatalement un jour. C’était une rencontre enthousiaste qui m’avait donnée à voir son sourire, son regard pétillant, son extrême gentillesse et une sensibilité que je reconnus aussitôt et qui ne m’ont depuis jamais quittée.

Cette rencontre sans témoin, sans promesse de nous revoir sauf sur Remue.net, sans amitié fixée autre que par celles de la grâce du virtuel au départ et ensuite, inscrite dans nos silences avant et après, dans nos discrétions pudiques, dans l’ignorance de nos vies respectives, comme s’il nous était inutile de parler ce que, de toute façon, nous savions déjà intuitivement de l’un et de l’autre, amorce d’une expérience la mieux partagée entre toutes, l’amitié, de ces rencontres dont le ciel vous fait la grâce car croiser un tel être est rare. C’était en 2002. Une parenthèse de dix ans et j’ai retrouvé Phil sur les réseaux sociaux à nouveau par hasard. Le silence de dix longues années n’avait rien entamé, ni le souvenir ni le fil invisible de cette amitié improbable. Et par une communication que l’on connaît tous aujourd’hui, faite d’allers et retours, d’absences, sans que jamais nos routes ne se recroisent physiquement, se continuait ce lien qu’il savait entretenir avec chacun. Je n’ai fait que frôler ses ailes de papillon. J’ai différé souvent le moment de lui écrire (ses « pokes » sur facebook me faisaient sourire, j’y répondais toujours en retard)  comme si la mort jamais ne guettait. Lui que l’on disait en sursis à cause de sa maladie terrible mais qui prenait la vie avec tellement de désinvolture et de légèreté.

Et soudain ce que nous ne pouvions ou voulions imaginé, a déboulé tel un bulldozer, et comme à chaque fois que l’on perd quelqu’un qui compte, c’est « la fin du monde », « chaque fois unique ». Ce que tu as emporté avec toi à cet instant c’est tout ce monde que tu donnais à voir, à aimer, à tes intimes, à tes amis, proches ou lointains, celui que tu as vécu, composé de bouts du nôtre, à chacun unique et désolé. Tu demeures en nous -chacun portant sa mémoire de toi pour lui seul, à jamais fantôme vibrant et vivant tel le monarque envolé ce dimanche à 18h. Et désormais tu nous regardes tous depuis ton altérité élargie, tu vois en nous, et au-delà de chacun.

Etre dans la vie et seulement ça, tu m’aurais dit.

Nos routes n’ont fait que se croiser mais nous étions subtilement proches et présents l’un à l’autre et d’une façon singulière. On peut réfléchir aux liens qui nous relient les uns aux autres avec ou sans parole. Il y a une infinité de possibles. Le silence en est un. Tu le savais toi qui m’écrivais dans ta dernière dédicace : « ces monarques [sont] les expressions, images de nos silences communs qui chacun sur sa trajectoire solitaire, ont trouvé un passage vers le livre, avec toute mon amitié, Philippe». Avec la mort disparaît comme disait Blanchot, « tout ce qui sépare ». Lointains dans l’espace mais proches toujours et plus que jamais, la ligne de séparation entre nous s’est effacée définitivement.

Il m’était nécessaire de te parler une dernière fois. Je n’ai jamais su parler qu’à mes morts.

Je fais trembler ces quelques mots encore frais au bout de ta langue, ceux posés dans Monarques : « Voilà ce qu’il m’est donné de faire, traduire le silence qui survit à la disparition des corps. Je recueille le secret d’un autre, je prends quelque chose en cours, comme on prend un train en marche. ». Et je parlerai de ce livre pour t’entendre me dire de là-haut, ta reconnaissance encore, comme dans un de tes derniers messages : « Chère Marie-Josée, je découvre ta lecture d’Allegra ce matin, ici dans les Everglades, si loin de Paris et de Londres, si proche, pourtant, à bout touchant et à fleur de peau, car l’Atlantique, cette masse d’air et d’eau que je croyais pouvoir amortir les effets de la réception de mon livre, agit au contraire comme un pont, et je te lis comme si nous étions face à face, et traverse ta propre lecture comme un paysage déployé où il m’est impossible de me cacher, où je n’ai plus besoin de me cacher, je te lis avec reconnaissance, avec beaucoup d’émotion. Je te remercie du fond du coeur de prendre ainsi mon livre sur tes épaules, ou à bout de bras, pour le présenter aux autres. À toi, mon amitié, philippe »

Entendre cette voix que tous nous regretterons mais que nous porterons en nous, toujours.

Je t’ai écrit une dernière fois pour ne pas réduire la mienne à la seule réalité de ton œuvre. Tu venais de m’envoyer Monarques et d’habitude je te remerciais aussitôt. Cette fois, j’ai retardé ma lecture, et préféré attendre de l’avoir lu pour t’envoyer un message. C’est un dernier don, un dernier présent.

Ce livre était la promesse de tellement d’autres à venir encore, et c’était ce que je voulais te dire sans en avoir eu le temps.

« La maison est en paix. La lumière attire un papillon qui me rappelle au contact physique de l’air libre. Ma pensée, métaphore de la vie, se détache de la terre. J’oublie que je sais que ceci est mon corps quotidien. Quand cette heure touchera à sa fin je lui disputerai ses ailes ».
Philippe Rahmy, « Mouvement par la fin : un portrait de la douleur », Cheyne, collection Grands fonds, 2005.

 le 04/10/17

phil@Philippe Rahmy

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Monarques

Philippe Rahmy

Editions La Table Ronde, sept 2017

« Vient le jour où l’enfance prend fin « , ce sont les premiers mots du livre. Philippe Rahmy fait retour… et avec le désir d’écrire après la mort du père, son histoire.

Derniers regards jetés par dessus les paysages du plateau vaudois, avec plus loin encore, le Lac Léman et il embarque pour Tel Aviv, « la ville dont Herschel a tant rêvé, sans jamais l’atteindre ». Herschel c’est Herschel Grynszpan dont le meurtre commis sur la personne d’un diplomate allemand déclenchera la nuit de Cristal, « précipitant le peuple juif dans l’histoire contemporaine ». Philippe Rahmy découvre l’histoire de cet adolescent allemand « perdu dans son époque » qui, par ce geste désespéré -après le déportation de sa famille- veut avertir son peuple des premières persécutions. Le même jour, il apprend que son père est à l’agonie. Durant trente ans, il va porter ce livre comme un mystère, cheminant sur les nombreux chemins encombrés du passé de sa famille, sa mère luthérienne allemande, fille d’un médecin nazi et d’une Juive convertie au protestantisme, son père né d’un père égyptien assassiné, et dont le nom Rahmy signifie en arabe « le miséricordieux ». Cherchant des réponses, il regrettera la sagesse de son père alors il « invoque[ra] ce musulman humaniste : comment, père, faire obstacle à la haine ? »

Son père lui a enseigné le Coran et un islam tolérant « inspiré par le soufi égyptien Mohamed Abduh, réformateur progressiste opposé à tout littéralisme », et pour lui, seule la miséricorde qui régit les rapports humains est toute-puissante. Quand il questionne le pasteur, celui-ci tente de lui expliquer le sens du mal, de la souffrance de son père et de sa maladie à lui dont il disait dans Béton armé « je suis né sans espoir de guérison » ; et sa mère lui parle de son peuple qui a beaucoup souffert et porte le poids d’un péché. Il contournera tout et s’inscrira dans une passion pour l’égyptologie qui lui fera désirer faire l’Ecole du Louvre. Le voilà parti pour Paris, lui l’enfant fragile. L’enfant aux os de verre survivra à son père et à son meilleur ami, mort adolescent, mais portera cette douleur : « J’étais indigne de vivre, moi si fragile, qui avais démenti les plus sombres prédictions de la médecine […] Je bouillonnais, maudissais terre et ciel, Dieu et le diable. Il était prévu que je périsse rapidement, esquisse d’individu voué à faire un ou deux tours de piste, avant de retourner dans le grand rien. Inexplicablement, la jeune pousse avait pris racine. »

C’est L’homme révolté de Camus qui l’accompagne dans l’avion pour Israël, sans qu’il parvienne à adhérer à son propos, mais c’est encore Camus qu’il interpelle vers la fin, avec cette fois Le Premier homme : « Il y avait un mystère chez cet homme, et un mystère qu’il voulait éclairer ». Il cite cette phrase qu’il a « aimée au premier coup d’oeil », et on comprend pourquoi. C’est à Grynszpan qu’il pense sans doute, mais à lui aussi. « Je suis né couvert de fractures. Ma mère m’a embrassé, je n’ai senti que douleur. Il se peut que je sois resté cet enfant désorienté, incapable de distinguer le bien du mal. Il se peut que je me sois attaché à Herschel Grynszpan parce que j’ai reconnu en lui un frère. » Il aurait voulu « rester l’Arabe Rahmy qui s’adresse au Juif Grynszpan par-dessus un mur infranchissable. Que les camps soient bien délimités. Lui d’un côté, moi de l’autre. », mais rien ne serait venu au jour par l’écriture de ce qui le reliait à cet adolescent auquel il a fini par s’identifier, et c’est à la rencontre de Herschel qu’il part pour Tel-Aviv, « pour essayer de le comprendre ».

« Oh, père ! Toi l’Egyptien dont j’ai recueilli le dernier souffle, je t’aime, cœur battant. Je poursuis Herschel Grynszpan, en Israël mais c’est toi que je sens à mes côtés, dans cette froide lumière d’aéroport. ».

Les origines, l’identité, le corps, la souffrance universelle déjà dans Béton armé et dans Allegra, le puzzle des souvenirs, ceux de l’enfance, et d’avant l’enfance, et cette quête d’une humanité, d’une fraternité qui le reliait à chaque être qu’il rencontrait, c’est ce qui constitue cette œuvre dense qui nous manquera. Et les monarques tournoient dans la nuit chaude de la méditerranée, ils s’élancent à l’assaut des Alpes, fragiles dans leur « robe orangée et noire, tachetée de blanc », mais dotés d’une acuité exceptionnelle. « Le monarque, nous dit Philippe, est un rêve éveillé », il est « l’emblème des rêveurs car il est pur désir de voyage ». Il était assurément son emblème depuis toujours.  « Quand cette heure touchera à sa fin je lui disputerai ses ailes ». (Mouvement par la fin : un portrait de la douleur)

 

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  • Monarques, Editions La Table ronde, septembre 2017

  • Allegra, Editions La Table ronde, janvier 2016

  • Béton armé- Shanghai au corps à corps, Editions La Table ronde, préface Jean-Christophe Rufin de l’Académie française, septembre 2013 (Mention spéciale du Prix Wepler-Fondation La Poste 2013, Meilleur récit de voyage, Sélection Lire 2013)

  • Corps au miroir, avec Sabine Oppliger, Encre et lumière 2013
  • Cellules souches, avec Stéphane Dussel, Mots tessons, 2009
  • Movimento dalla fine, a cura di Monica Pavani, Mobydick, 2009
  • SMS de la cloison, publie.net, 2008
  • Architecture nuit, texte expérimental, publie.net, 2008
  • Demeure le corps, Chant d’exécration, Cheyne Editeur, 2007
  • Mouvement par la fin, Un portrait de la douleur, Cheyne Editeur 2005 (postface Jacques Dupin, prix des Charmettes/jean-Jacques Rousseau 2006)

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Précédemment…

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C’est sur une image que s’ouvre Allegra, le roman de Philippe Rahmy, celle d’un lion majestueux qui regarderait le monde, notre monde, installé sur une branche et d’un regard las et désespéré, un lion qui, pourtant, a encore la force de rugir, à l’aube.

L’existence d’Abel, jeune français d’origine algérienne est traversée par la mort, désir et ombre, par l’errance et la fuite tout autant que la quête, dans une course (à la vie, à la mort, à l’identité même) dans une époque, la nôtre, où tout va vite et nous rattrape sans cesse. Ca court, ça hurle, le rythme du texte est celui d’un temps traversé entre retours en arrière et souvenirs ; d’analepses en anamnèses, celui d’un individu qui ne désirant que s’intégrer, réussir et être heureux avec sa petite famille, court à sa perte. Et sa voix nous délivre l’angoisse qui le traverse depuis son enfance où déjà « il voulait disparaître »- entre un père bien intégré en France, dans sa boucherie où Abel expérimentera ses premiers traumatismes, et ses premiers contacts avec le froid de la mort. Pourtant Abel avait tout pour réussir, un doctorat en Mathématiques, une femme magnifique, une fille qu’il adorait, un ami d’enfance qui lui a offert son premier poste à Londres où il s’est installé avec Lizzie et Allegra. D’un événement qui ne nous sera dévoilé qu’en toute fin va découler la chute d’Abel. Sa dépendance à l’alcool, on sent bien qu’elle est celle d’un être fragile. C’est à cause d’elle qu’il va tout perdre, et qu’il se laissera entraîner dans un cercle infernal, à la frontière de l’extrême violence, jusqu’aux portes d’un hôtel où il va prendre chambre et croisera les plus déshérités que fabrique notre époque, des êtres perdus, des migrants, des réfugiés en grand nombre,  où il attendra l’ouverture des Jeux Olympiques de Londres pour accomplir le pire.

Ce que dit Allegra c’est la brutalité d’une époque, les retours de bâtons de l’histoire, les difficultés psychiques de la question d’appartenance à une identité plutôt qu’une autre, de cette nécessité empoisonnée. Ce que dit Allegra c’est la souffrance que ces difficultés provoquent, et jusqu’à quels extrêmes elles peuvent conduire. « Immigré, je ne l’étais pas vraiment, du moins, pas au sens où on l’entend. J’étais né en France et l’Algérie ne faisait plus partie de notre quotidien. Contrairement aux autres gosses du quartier, je ne retournai pas au pays durant les vacances. Je ne recevais pas de cadeaux par la poste à mon anniversaire. Je flottais sans attache au-dessus du sol. Cet état d’apesanteur a nourri mon besoin d’appartenance. »

Allegra c’est l’histoire d’un homme qui par désespoir va rencontrer la colère qui a grandi en lui alors qu’il croyait la combattre. C’est une histoire parmi toutes celles de tant d’êtres privés d’espérance, pour tenter de comprendre la violence que la souffrance peut produire en nous, nous faisant devenir tour à tour victime ou criminel. Lizzie l’appelait Lafcadio, ce personnage des « Caves du Vatican » d’André Gide, assassin sans cause, prisonnier d’une mystique de l’acte gratuit. »

C’est pourtant un mot qui s’apparente à la « joie » que porte le titre de ce roman. « Allegra » renvoie bien à la vie, la vivacité, à tout ce qui est léger aussi. Allegra c’est « le salut qu’on échange en se croisant sur ces sentiers de plein ciel » dans une vallée d’un canton suisse des Grisons dira Lizzie, c’est le prénom qu’elle voulait pour sa fille. Sans doute parce qu’il symbolise l’innocence, et il faut l’espérer avec l’auteur, ce que peut la littérature, par l’incarnation de l’innocence d’une enfant, c’est instiller la légèreté qui nous fait tant défaut depuis pas mal de temps et, aujourd’hui plus que jamais, l’espérance dans le cœur des hommes.

Extrait :

« On écoute Norlay. On entend hurler les naufragés. Chacun compare cet immense appel à l’aide au tumulte de sa propre détresse. Norlay poursuit son récit. Je suis incapable de donner un visage à mon grand-père.  Chaque fois que je pense à lui, un tourbillon m’engloutit. Longtemps, ce fut un tourbillon d’alcool. Et puis, à force de me noyer dans le passé, je suis revenu au présent. J’ai trouvé Dieu et, à travers lui, je me suis découvert une passion pour l’homme. J’ai porté secours aux naufragés de Lampedusa durant plusieurs années, puis j’ai craqué. Je me suis mis à boire. J’ai quitté l’Italie et ses drames. Je suis rentré à Londres. J’ai ouvert un centre pour réfugiés. »

(article publié initialement sur mon blog Autre monde, le 31/12/2015)

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Béton armé – Philippe Rahmy

Editions La Table ronde – sept 2013

 Ce qui frappe tout de suite et fascine, à la lecture du livre de Philippe Rahmy, Béton armé, c’est la force de vie et de mort qui parcourt le texte. Vivre, mourir, survivre et voyager, toujours au bord, d’une rive à l’autre. Entre souvenirs, plongée intérieure, exploration extérieure, le voyage au cœur de la ville devient un voyage au centre de soi-même dans des descentes infernales.

L’écrivain, atteint de la maladie des os de verre n’a jamais voyagé, « Je suis né sans espoir de guérison ». Il a accepté pourtant une invitation pour une résidence d’écriture à Shanghaï et c’est une véritable aventure qui nous attend, et qui l’attend, d’autant que dans son cas, « voyager aussi loin [lui] donne un aperçu de ce que serait vivre toujours ».

Un voyage dans la ville et dans la vie, oui, un défi, la vie contre l’immobilisme, contre la mort. « [Le] voici à Shanghaï, un grand vide dans une enveloppe de béton armé », un voyage dans une mégalopole, au centre de lui-même, au cœur même de l’écriture, « l’écriture, traduction du silence intérieur, la ville, affirmation bruyante du monde ».

Car il s’agit bien de « voyager à travers le langage comme à travers le paysage ».

Dire la ville, la scruter de tous ses yeux, ceux de l’âme et ceux du corps. Entrer dans la touffeur de la ville, dans la traîne du ciel mouvant, en état de grâce, « l’inconnu n’existe pas ».

Et soudain quelque chose se produit dans l’écriture même.

La méditation sur la ville se fait incursion intérieure. C’est la vie souterraine qui s’impose, qui remonte à la surface, les origines, l’identité, les puzzles des souvenirs d’enfance, « quelle place faire à la mort en soi pour écrire ? » Shanghaï fantasmée, érotisée. « Shanghaï et moi avons le même goût pour la violence ».

Par la grâce d’une description de la ville au scalpel, Philippe Rahmy nous enveloppe dans le silence cotonneux de ses mots et nous offre son « impression de vivre un rêve éveillé ». La violence qui parcourt le texte est sexuelle, physique, on l’éprouve dans nos corps, même et surtout lorsqu’elle prend en référence le totalitarisme politique, cependant que la poésie toujours, parvient à se glisser entre les lignes, comme au milieu de fusées d’artifice, le jour de la fête de la lune, quand « l’hiver glacé d’éclairs, le printemps bourdonnant, l’été incandescent, puis l’automne interminable, un voile de braises tendu sur l’horizon » atteint au bouquet final.

Nous avançons -tendus vers ce qu’il nous restitue- avec lui, seul point sur la plage, « au milieu de cette étendue immense, uniforme », « inerte comme de la cendre », comme lui ou comme ce chien, « la truffe collée au sol », prêts à avancer dans cette ville ou dans nos vies, prêts « à creuser à en perdre haleine pour déterrer des os ».

Malgré les grondements de la ville, son agitation incessante, ses automates aux yeux délavés et mauvais, qui gloussent et se déplacent à grandes enjambées, on est l’oeil de l’observateur en perpétuel silence, dans la solitude de son être-là. « Qui refuse sa nuit vit en aveugle » nous prévient le narrateur. Aubes, réminiscences, incendies des souvenirs…

Et l’écriture se déploie dans l’observation et la précision, dans la douceur des mots, en une litanie de petites phrases précieuses comme des diamants purs. « On n’écrit jamais que sur des cendres ».

Les souvenirs affluent par analogie des choses vues, jusqu’au dernier… qui viendra briser la glace. « On écrit pour faire taire la bête en soi »…

Quelque part entre Shanghaï et un souvenir d’enfance, un seul murmure, une seule ombre dans la toile de Shanghaï ne s’est pas révélé. « Ami, frère, je t’ai cherché dans la foule chinoise comme si je marchais dans le royaume des morts ». Dans ce tableau de la ville, brossé de main de maître, un seul souvenir pourtant vivace, trop longtemps vivant  dans sa mémoire n’avait encore su se creuser un sillon, une promesse faite de ne jamais oublier. Par la magie de l’écriture révélée, le voilà éclaté aux quatre coins de Shanghaï. Désormais, délivré de cette nuit, libérant par là même l’ami, le frère, lui permettant d’accéder aux étoiles, il peut, lui, Philippe Rahmy, retourner parmi les vivants.

(Article paru initialement dans Paysages Ecrits n°20, le 6 janvier 2014et sur mon blog Autre monde)

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« Régler la pendule du temps qui nous sépare » j’avais écrit dans un de mes poèmes que tu avais lu quelque part, et tu me l’avais rapporté dans un de tes messages…

…il n’y a pas de hasard,  on se reverra,

Adieu mon ami.

à la Une

Yves Bonnefoy et l’avenir du divin, Patrick Werly, Editions Hermann, 2017

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Yves Bonnefoy et l’avenir du divin

Patrick Werly

Editions Hermann, 2017

collection Savoir Lettres

420 p., 38 euros,

Le projet de ce livre dense, véritable thèse autour de l’oeuvre d’Yves Bonnefoy est de comprendre pourquoi la poésie du poète dialogue avec les traditions chrétiennes ou les mythes les plus anciens alors que toute son œuvre (analyse critique comprise) atteste l’athéisme. Il s’agit aussi de vérifier que si la poésie est un mode d’être et pas seulement un genre littéraire, elle est alors comparable aux pratiques philosophiques, religieuses et spirituelles. Reprenant la formulation célèbre de Rimbaud, « changer la vie », l’auteur de cet essai énonce que le poète Y. Bonnefoy a souhaité également agir sur l’existence, très tôt. En fait, dès sa traduction de Léopardi, Y. Bonnefoy « confie à l’écriture moderne la tâche de réussir là où la philosophie et la théologie ont échoué ». S ‘appuyant avec les travaux de Jacqueline Risset sur le tournant qu’a impulsé chez Bonnefoy sa traduction de Léopardi, «  chez qui Y.Bonnefoy découvre avant Mallarmé et Nietzsche le double souci du néant mais aussi d’une musique » , l’auteur de cet essai avance que pour Yves Bonnefoy (qui, au sujet de Léopardi, parlait « d’une intuition fondamentale »), « la modernité qui commence avec Leopardi est l’époque où l’humanité peut sortir du religieux, de l’âge théologique ».

C’est pour P. Werly une des raisons qui conduit à réfléchir sur l’usage des signifiants religieux dans l’oeuvre du poète qui revendique si fort sa filiation avec Leopardi.

« Y. Bonnefoy ne croit pas en Dieu, il croit en la lumière, que la Bible met précisément au nombre des attributs divins » (Sophie Guermès, La religion de Y.Bonnefoy, L’Harmattan). Sa poésie n’est pas religieuse et dans son analyse des références religieuses l’auteur lève toute ambiguïté sur son rapport au religieux, pose qu’il n’y a pas de « crypto-christianisme » chez Y.Bonnefoy même si son œuvre peut conforter une foi chrétienne. Et il ne faut pas, comme on a pu le faire pour Léopardi chercher dans son œuvre traces de religion ou conversion finale. Cette confusion, Y.Bonnefoy la craignait pour lui.

Si la poésie est autonome, elle ne se saisit pas d’une croyance ou d’un dogme, elle est ce qui gouverne l’existence. « Ce qui naît avec la poésie et dépend d’elle c’est l’esprit ». Et de fait, la poésie comme forme de connaissance, comme mode d’être, doit-elle lutter selon lui avec l’héritage de « l’époque théologique ».

L’auteur s’interroge donc. Comment le poète chrétien se représente-t-il sa vie, sa vision du monde ? Il sait qu’il existe un verbe divin : « le poète a foi en un point de langage entre langue et verbe ». Et au-delà quel rapport notre monde contemporain entretient-il avec la tradition religieuse ?

Il s’agit alors d’essayer de comprendre l’analyse même d’Y.Bonnefoy et de préciser comment il distingue le poétique du religieux, en particulier dans l’histoire de la poésie en contexte chrétien, et de saisir le rapport entre la poésie moderne et le religieux.

La pensée et la réflexion d’Y.Bonnefoy sur la fonction poétique a largement porté sur ces deux dimensions : poésie et modernité. Que doit notre modernité au monde religieux, au mythe, à la poésie telle qu’elle existait à l’époque théologique ? Et par conséquent, « comment la poésie peut-elle reprendre son bien à la religion ? »

Y. Bonnefoy n’a eu de cesse de déplacer le problème le plus important de la religion vers celui de l’accès à la transcendance. « Le transcendant n’a de chance d’être atteint pour l’être parlant que dans l’acte de parole poétique ». P. Werly démontre dans cet essai qu’il n ‘y a pas d’impensé religieux dans la poésie de Bonnefoy et qu’au contraire, « la religion y a été pensée pour mettre en relief à la fois sa limitation idéologique discursive et l’expérience authentique de la transcendance. » Refusant de voir la transcendance dans un au-delà, Bonnefoy l’a exploré au moyen de la seule poésie et de la critique.

« Plus largement, la pensée constante d’Yves Bonnefoy pose que la poésie est une parole qui nous permet d’aller au-delà des représentations propres à une langue, vers quelque chose qui est l’Un éprouvé avant la séparation de la conscience et du monde introduite par le fait du langage et la structure des langues, dont la pluralité est avérée. […] Comment attester le franchissement de cette frontière lors d’expériences épiphaniques sans en faire une nouvelle idéologie ou une nouvelle religion ou mythologie ? L’Histoire des religions a pu aider à mieux distinguer dans le poétique le germe du religieux qui pouvait ou non y fleurir. »

Il ne s’agit donc pas de tirer la poésie de Y.Bonnefoy vers le religieux mais plutôt de renouveler le religieux, permettre aux théologiens de se nourrir du langage de la poésie.

« Car du point de vue de la poésie, on reste en deça de la décision d’Y.Bonnefoy qui est, nous le verrons, de rapatrier ce mouvement spirituel dans le monde de l’immanence, un tel rapatriement ne peut être affirmé par définition, par la théologie ».

Ce mouvement, Kierkegaard l’appelait la reprise ou la « répétition » dans la mesure où il ne s’agit plus de passer simplement du stade esthétique au stade éthique puis religieux mais pousser un cran au-delà pour passer du stade religieux au stade poétique, ce que n’a pas fait Kierkegaard.(de même Mallarmé, cf plus haut : « reprendre son bien à la religion »)

Il s’agit donc de se réapproprier ce que le religieux a pris à la poésie, d’où le terme de « reprise » au sens kierkegaardien. « La reprise pour Yves Bonnefoy, est toujours un retour sur ce qui a été dépassé, c’est-à-dire sur ce dont le langage nous a séparés, un retour pour retenir dans la parole quelque chose de cette unité perdue. En ce sens, toute reprise retourne vers ce que perd le langage, mais pour revenir ensuite vers le langage, et on peut voir dans ce mouvement […] un mouvement comparable au geste religieux, une transcendance seconde, sinon un mythe second. »

Avec des incursions importantes dans l’Histoire des religions mais aussi l’analyse de certains mythes comme celui de Démeter et Coré ou les mystères d’Eleusis, P.Werly renvoie à l’étude du religieux et du mythe chez Y. Bonnefoy : « La poésie, comme Déméter, part aux quatre coins de l’univers pour retrouver le sacré perdu. Elle n’arrive jamais à le récupérer entièrement parce que notre langage s’est chargé de réalité conceptuelle, nous sommes obligés de vivre six mois par an dans la région du concept, dans le monde de la science et de la formule, mais le poète est celui qui six mois par an, la moitié du temps disons, est aussi capable de rependre possession de cette présence mystérieuse du sacré, qui peut toujours resurgir dans chaque chose réelle. » (Y. Bonnefoy, Berlin, 1966)

Plus loin, la comparaison entre mystique et poésie est intéressante. La poésie est un tâtonnement dans l’obscurité nous dit l’auteur, ce qui n’est pas le cas de la mystique qui suit un chemin opposé. Citant les travaux d’Albert Béguin qui rappelle l’importance du salut pour le mystique, c’est ce qui le distingue du poète pour qui la poésie est l’espoir d’un salut « puisqu’il lui revient de se charger de cette quête qui relevait auparavant du religieux. L’expérience mystique en somme a lieu au-delà des mots, puis elle y retourne, en le déplorant car après cette expérience, l’existence paraît décentrée au mystique, le centre de gravité ne peut plus être au milieu du monde sensible, dans l’existence commune, toute occupée à échanger des paroles. L’expérience mystique a lieu dans une dimension où les mots n’ont plus de valeur et elle annihile de ce fait la valeur de la parole, de la raison, de l’intérêt qu’on peut porter au monde sensible. »

La parole pour le poète, le silence pour le mystique… ? Non pas exactement. Car « il serait simplificateur de dire que la mystique est au-delà des mots » ou que «  l’expérience mystique a lieu dans une dimension où les mots n’ont plus de valeur et elle annihile de ce fait la valeur de la parole, de la raison, de l’intérêt qu’on peut porter au monde sensible. »

Plutôt que d’opposer le mystique et le poète, P. Werly évoque les travaux de Jean Wahl, et rappelle combien pour Y.Bonnefoy qui était son disciple, la qualité du silence est un des critères de la poésie : « On a opposé le mystique au poète. On a préféré le mystique. Il y a peut-être là une injustice. Le poète parle et le mystique se tait, nous dit-on. Mais combien de mystiques ont parlé, longuement parlé, redisant ce que d’autres mystiques avaient dit avant eux. Et combien de poètes ont eu conscience que le moment le plus précieux de leur poème c’est celui où il tombe dans le silence, c’est le son qui s’éteint peu à peu, puis sa forme vide évanouie, dont le souvenir rend encore par instants le silence, plus sacré que le poème, mélodieux grâce au poème, avant d’être le silence absolu. Il y a une dialectique complexe du poème, un dialogue du dialogue [sic] avec le silence qui l’engloutit et le fait renaître. » (Jean Wahl)

Cette distinction permet à P. Werly de rapprocher Y.Bonnefoy d’Hölderlin.

La voie mystique ne semble donc pas être celle qu’entrevoit Bonnefoy et pour rejoindre la notion d’infini qui effrayait tant Hegel, « cet infini insaisissable et mystique » auquel Y.Bonnefoy préfère un « infini nourricier » présent dans toute chose et tout être, qui naît dans chaque épiphanie et chaque instant même rappelé au passé, à l’enfance, à la vie même. Lorsque Bonnefoy évoque l’expérience de l’épiphanie, le mot « absolu » revient souvent et, dans ce moment où est éprouvée l’unité du monde et l’infini de chaque moment, au-delà des mots, apparaît la conscience que chaque être est un absolu, un être fini et infini à la fois.  C’est cet absolu qu’éprouve Giacometti devant son modèle ou cet infini qui dissipe l’angoisse et fait l’absolu dans l’oeuvre d’Alexandre Hollan : « Dans des études d’arbres Hollan affonte cet être-là se faisant présence, il peint les surgissements, des rencontres, il parle avec l’olivier ou le chêne, […] Le passage de la perception d’infini à l’attestation de l’absolu a décidé d’une vie » ( Y.Bonnefoy, Art et nature)

Ramener l’infini silencieux au niveau de la présence c’est à dire dans la parole, c’est ce qu’a réussi A. Hollan ou Farhad Ostovani nous dit l’auteur. Il y a ce mouvement premier et un second qui est de ramener dans la lumière, dans l’immédiateté. Le premier pas est celui qui fait éprouver l’infini en toute chose, le second est de permettre à une parole de naître.

 Ce « pas second » vers l’absolu qu’accomplit la poésie, car les mots et les couleurs ont la même visée et le même espoir, « c’est celui qui aurait permis à Hegel de ne pas rester silencieux devant l’infini, et qui aurait peut-être aidé Holderlin dans sa recherche d’une raison d’être pour le poète dans la société de son temps. » Ce second moment est donc celui qui permet de ramener l’expérience épiphanique dans la parole. Mais cette traversée ne serait pas complète si elle ne parvenait à ramener les mots de la poésie. La transcendance est alors redoublée.

Mais là où les romantiques souhaitaient rejoindre le monde du Rêve et de la Nuit, l’intention d’Yves Bonnefoy est de rapatrier cet absolu dans le monde, la Nuit étant le domaine de la mystique et du silence, elle exclut la parole poétique.

Une partie de l’ouvrage part à la recherche du signifiant « Dieu » dans la poésie d’Yves Bonnefoy avec une ouverture sur un « Dialogue avec Pierre Jean Jouve », l’ensemble est passionnant. « La difficulté de la poésie moderne, c’est qu’elle a à se définir, dans un même instant, par le christianisme et contre lui ». (Y.Bonnefoy, « L’acte et le lieu de la poésie », dans L’Improbable, Gallimard), c’est aussi ce que Baudelaire avait fait mais c’est Pierre-Jean Jouve qui a initié ce chemin depuis le christianisme. Il y est question notamment de la présence importante des termes religieux : transcendance, absolu, infini dans la poésie de Bonnefoy mais également du terme Dieu qui serait un « Dieu à venir » selon Michèle Finck qui signale cette crainte de la nomination chez le poète et, comme chez Rimbaud, le projet de « vivre une vie « divine » sans Dieu » (cf Rimbaud,1961, Y.Bonnefoy) , une vie où le mot « Dieu » englobe toute chose et cette chose c’est l’amour, que seule la poésie par le langage porte en elle.

Poète et penseur athée, Y.Bonnefoy ne souhaite pas pour autant que la modernité ne soit qu’une négation de l’époque religieuse et reste purement matérialiste. Sa poésie poursuit la quête d’une transcendance et sa réflexion à travers les poètes et les peintres s’efforce de rechercher « leur assomption de la modernité et le désir de retrouver l’expérience de l’Un .»

« La pensée d’Y.Bonnefoy est que, si la modernité risque la catastrophe, c’est qu’elle fait une trop grande confiance au langage ; elle oublie la finitude que lui rappelait l’existence de Dieu dans une époque religieuse, et court le risque de s’enfermer dans l’abstraction, d’oublier ce qui est transcendant aux mots, la terre qu’elle est en train de dévaster, sans pouvoir la comprendre. Il l’a redit dans « Kafka et la poésie » […] la poésie lutte contre la pensée conceptuelle, ce qui est plus difficile « quand il n’y a plus de croyances religieuses pour désigner une surnature à l’horizon du langage. » Il s’agit donc d’un projet de conversion de toute la personne comprenant la connaissance de soi qui est alors un des projets de la poésie dont le poème est une des étapes. « Dans plusieurs textes de Y.Bonnefoy, oeuvrer à ce projet apparaît comme la tâche la plus urgente, qui doit passer avant le reste… »

 

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Patrick Werly est maître de conférences en littérature comparée à l’université de Strasbourg. Il travailler sur les rapports entre poésie, philosophie et pensée religieuse, ainsi que sur les rapports entre littérature et cinéma.

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Le courage qu’il faut aux rivières Emmanuelle Favier Editions Albin Michel – sept 2017

 

E Favier A Michel

Le courage qu’il faut aux rivières-E. Favier-Editions Albin Michel

Avec ce premier roman d’une grande intensité, sur un thème qui questionne l’identité genrée, Emmanuelle Favier rapporte un phénomène peu connu, vécu en Albanie, celui des « vierges jurées ».

Ce sujet des « vierges jurées », traité de nombreuses fois dans les œuvres d’imagination au cinéma et en littérature, est celui de ces femmes qui, dans une des sociétés les plus patriarcales, les Balkans, ont renoncé à leurs maigres privilèges féminins pour embrasser ceux des hommes, à savoir : posséder, travailler, décider ; Emmanuelle Favier explique, en toute fin d’ouvrage, qu’il lui est venu après sa « première rencontre avec ces figures captivantes dans le cadre de l’exposition intitulée « au bazar du genre » au Mucem, en 2013 ».

Manusche a les cheveux courts grisonnants, est vêtue comme un homme, fume et boit avec les autres hommes, a pouvoir de décision dans la famille, Manusche est pourtant une femme, devenue « homme », elle est une de ces « vierges jurées ». Traumatisée, après avoir assisté enfant à un autre rituel autour du mariage selon lequel la jeune épousée est traînée de force pour aller se marier, elle a décidé de devenir  « un homme » aux yeux de la communauté. Dans cette fiction, c’est par choix que Manusche a renoncé par là même à toute sexualité.

Manusche a fait vœu de renoncer à sa féminité, à la maternité, et donc à se marier, elle a juré de rester vierge. Renoncer à avoir des enfants, à être une mère signifie-t-il renoncer à vivre et à aimer ? Quand elle va croiser la route d’Adrian, c’est pour un homme qu’elle croit alors éprouver dans son corps, ce doux rêve qu’on nomme désir. C’est la société et son sacrifice qui lui interdisent pourtant cette relation jusqu’à ce qu’elle découvre en Adrian un être tout aussi complexe qu’elle, au passé et à l’histoire douloureuse, Adrian que son père a élevée brutalement.

Croisant cette « tradition » dans l’illusion de pouvoir choisir son sexe et celle de l’enfant née fille dans un foyer où on attendait plutôt un garçon, l’auteur va entraîner le lecteur à la rencontre de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer et qui vont s’aimer contre l’ordre et la société, révélant du même coup la complexité à vivre une identité qu’on se choisit dès lors que celle-ci se doit d’obéir à des codes fixés par la communauté ou la société.

Le sujet est passionnant à bien des égards, et bien mené, mais c’est surtout l’écriture d’Emmanuelle Favier qui domine par la grâce d’une langue riche et profonde, faite de lourds silences ; ceux que portent la question identitaire, la souffrance des corps indifférenciés, féminin et masculin à la fois, ou ni l’un ni l’autre qui nous plonge dans une atmosphère quasi mystique, mais plus encore par la poésie qui émane de chaque phrase d’une grande délicatesse.

Cette écriture belle, libre, sensuelle et envoûtante parvient même à dépasser la violence qui traverse pourtant le texte tant au niveau des événements (viol, meurtre) que par le thème choisi.

C’est un roman que l’on reprend pour le goûter à nouveau ; et qui, longtemps après qu’on l’ait refermé dérange encore. Que l’on soit homme ou femme, il laisse à la fois un sentiment d’incomplétude et d’infini sur les possibles de l’être humain et sur la difficulté à être tout simplement.

Au-delà du sujet, le texte questionne de manière tout à fait moderne l’identité, alors que la transsexualité fait la Une de l’actualité et divise plus que jamais l’opinion publique. Qu’est-ce qu’être une femme ? Un homme ? Où commence et où s’arrête la force physique, la difficulté se débrouiller et à affronter l’adversité ? Exposant la vie de ces femmes, l’auteur interroge évidemment avec force la condition féminine quand elle est tributaire des  coutumes ancestrales fixées par la société.

Etre une femme qui renonce à l’être pour endosser les habits d’un homme, en adopter ses gestes et son autorité tout en gardant la douceur féminine jusque dans l’épreuve. Adrian et Manusche, deux êtres à la personnalité puissante, deux êtres forts, suffisamment forts pour tout endurer et garder encore cette sagesse de croire en la vie malgré tout.

Une belle leçon d’amour que cette confusion des genres et un très beau premier roman pour cette rentrée littéraire 2017 !

En librairie le 24 août prochain !

Présentation de « Le courage qu’il faut aux rivières », sur youtube

EXTRAITS :

(Manusche)

« Elle sentait l’odeur de la bête, celle de la laine râpeuse qui pesait dans son dos et celle du bois un peu collant sur son front. Dans l’ombre halitueuse, un vrombissement s’éleva. Elle songea au serpent qui, lui avait-on dit , se cache dans le murs de toute maison, mais se convainquit que ce n’était que le frottement des punaises. L’un des deux hommes se dirigea vers l’âtre et attisa le feu avant de parler. Elle comprit qu’il s’agissait d’elle, elle entendit des mots qu’elle ne connaissait pas et qui la mirent mal à l’aise. Puis l’autre homme, celui qui était resté muet, déposa dans la main de son compagnon un anneau et une poignée de pièces. L’homme compta l’argent et le remit avec l’anneau au père de Manusche.

L’enfant s’écarta du trou et enfouit sa tête dans ses bras Ses yeux brillaient de larmes terrifiées. Entre les lames de bois, les bêtes grinçaient plus fort. » (p.24)

 

(Adrian)

« C’est ton âme que tu portes, Adrian, c’est ton cœur que tu soutiens de tes bras maigres pour ne pas qu’il s’érafle au sol pierreux, pour ne pas qu’il s’écrase et t’abandonne à ta solitude, à la froidure du dedans, qui te fait mettre un pied devant l’autre .

Adrian marchait vers le sud, les tempes humides. Les lumières de juin ricochaient entre les branches des plaqueminiers, faisaient des fuites claires sur le sol. Elle tenait sa veste d’un doigt crocheté sur son épaule, la laine de son pull agaçant sa nuque en sueur. Dans un virage, un fragment argenté l’éblouit soudain, disparut aussitôt. Elle recula d’un pas pour retrouver l’éclair bleu-gris et tâcha de s’orienter parmi les pièges rectilignes des arbres. En un instant le monde ne fut plus qu’une vastitude irréelle et liquide. Un immense lac s’étendait devant elle, à seulement quelques mètres de la route, impossible à deviner sans la trahison des rayons.

[…]

De loin en loin, elle croisait des mouranes, petits tas de cailloux qui marquaient les limites du territoire et, souvent, l’endroit où la mort avait jeté le corps d’un homme né pour ce destin de lisière. Ces amoncellements cénotaphes n’étaient pas d’antiques tumulus radotant leur légende, c’était l’oeuvre récente de mains calleuses qui, la veille encore, le matin même peut-être, pleines de leur certitude, avaient patiemment accumulé les roches, jouissant de la perpétuation d’un mystère plus grand, plus nécessaire que leur propre existence. Adrian eut l’impression fugace que ces monuments minuscules s’adressaient à elle, qu’ils étaient autant de présages lugubres, autant de jalons définitifs qui avalaient son parcours, lui interdisant de se retourner. » (p.82)

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Emmanuelle Favier est née en 1980. Elle est l’auteure d’un roman (Le courage qu’il faut aux rivières, à paraître en septembre 2017 aux éditions Albin Michel), d’un recueil de nouvelles (Confession des genres, éditions Luce Wilquin, 2012) et de trois livres de poèmes (À chaque pas, une odeur, Librairie-Galerie-Racine, 2001 ; Dans l’éclat des feuilles vives, éditions de la Musaraigne, 2005 ; Le Point au soleil, Rhubarbe, 2012).

Ses textes apparaissent dans un grand nombre de revues, blogs ou anthologies en France, en Belgique ou au Canada, qu’il s’agisse de nouvelles (Brèves, Rue Saint-Ambroise, Harfang) ou de poèmes (Poésie 1, Arpa, Bacchanales, Lieux d’être, Multiples, Le Journal des poètes, L’Arbre à paroles, Sarrazine, Pas d’ici, pas d’ailleurs…). Sa poésie a été primée à deux reprises.

Elle est également auteure de théâtre et sa deuxième pièce, Laissons les cicatrices (inédit), a reçu le premier prix du concours d’écriture dramatique de la Manufacture des Abbesses en 2013. Elle a en outre publié plusieurs articles critiques (Alternatives théâtrales, Mediapart, Poésie 1, Cahiers de théâtre/Jeu, Altermed…) et a soutenu en 2006 une thèse sur les adaptations au théâtre de l’œuvre et de la vie de Rimbaud.

Elle a participé à de nombreux festivals littéraires (Printemps des poètes, DécOuvrir, Paris littéraire, Festival des jeunes étoiles…) et, de 2008 à 2015, a donné ses textes à entendre avec le guitariste Fabien Montes dans le cadre du duo « Proses électriques ». Entre 2013 et 2015, elle a organisé et animé des rencontres littéraires, notamment à la Maison de la poésie à Paris.

Elle est correctrice-relectrice pour Mediapart depuis 2011. (bio empruntée au site Mediapart)

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à la Une

La marquise sort à cinq heures FRANKETIENNE – Editions Vents d’Ailleurs- sept 2017

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La marquise sort à cinq heures

FRANKETIENNE

Editions Vents d’Ailleurs- sept 2017

Lire Frankétienne requiert une énergie certaine et le désir d’entrer dans une langue bouillonnante, fantasque, inventive, turbulente où les mots se heurtent, s’entrechoquent, se bousculent, où les adjectifs s’inventent, se déploient dans une gamme de couleur toujours plus variée et nouvelle.

Faisant fi de ces excès que l’on reproche le plus souvent quant à l’emploi des adjectifs comme à tous formalismes, lui préférant la spontanéité et l’élan créateur, Frankétienne, le pyromane lexical de la littérature haïtienne, tout comme sa marquise, est libre : « Je me proclame totalement libre. Je sens. Je sais. Je suis. Et je clame ma musique en toute liberté. Je suis foutrement libre. », les revendique, en use et en abuse, déployant une langue toujours renouvelée, la faisant voler en éclats. Le surréalisme plutôt que le réalisme, pourrait-on dire, ou Breton contre Flaubert, et c’est bien mieux encore. Mais voyons.

Le titre « La marquise sort à cinq heures » renvoie bien sûr à Valéry qu’il cite dès la seconde page, ou à ce titre de roman de Mauriac mais renvoie surtout à cette « poésie pure » qui exclue toute virtuosité de narration.

Qui est cette marquise ? D’où sort-elle ? Et pour aller où ? Pourquoi à cinq heures ?

Phrase anodine ? Pas si sûr. Non seulement parce qu’elle renvoie bien à ces célèbres phrases chargées d’énigme (incipits célèbres ou impertinentes intrigues) mais parce que tout comme Valéry qui refusait d’écrire un roman qui s’appellerait : la marquise sortit à cinq heures – on remarquera au passage que Frankétienne lui a préféré le présent au passé simple, ce présent réactualisant la nouveauté dans la langue, la revendication d’une liberté poétique, l’invention langagière contre l’invention narrative, ou bien, on le verra plus loin, un présent qui intime un impératif.

Phrase typiquement balzacienne cependant, selon Valéry toujours qui jugeait le roman de Balzac totalement dépassé et cherchait à inventer autre chose, selon Breton dans son Manifeste du Surréalisme qui disait de Valéry : «  II se proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre possible de débuts de roman de l’insanité desquels il attendait beaucoup ».

Exprimant son mépris du roman qu’il se refusait d’écrire, Valéry lui aurait préféré l’écriture de la poésie dans de petits carnets entre quatre et six heures du matin.

Mais peut-être était-ce le soir, à l’heure où se clôt la journée que cette marquise voulut bien sortir à cinq heures ?

Quelle facétie encore chez Frankétienne que de donner pour titre à ce dernier opus poétique un titre aussi concis, message impeccable et précis, phrase dépourvue d’adjectifs, qui va droit au but, de celle dont se réclamait justement un Flaubert ou même un Stendhal, nette, brève, simple, alors que cette même phrase qui agaçait Breton est antinomique de l’exubérance d’un Frankétienne plus proche à coup sûr des surréalistes que des formalistes.

Mais ce serait oublier que, si Frankétienne appartient à un courant, c’est d’abord au courant spiraliste.

Le spiralisme, processus créatif né dans les années soixante, initié par Frankétienne lui-même, est une esthétique qui s’inspire directement de la théorie scientifique du chaos, de la combinaison de structures en perpétuel mouvement, « une dynamique de l’imprévisible, de l’inattendu, de l’opacité, de l’incertitude et du hasard obscurément labyrinthique et mystérieux, le fictif, l’historique, le poétique, le théâtral, le mystique, l’aléatoire et le fantasmagorique, le tout imbriqué, enchevêtré, entrelacé dans une texture chaotique babélienne infinie » (Frankétienne sur le site Potomitan), une forme de vie née de l’énergie, dans son chaos.

Phrase factuelle, dépourvue d’intention sinon celle de faire passer un message, et quel message !

Qui est donc la marquise de Frankétienne ?

Il n’y a pas écrit « Roman » sous le titre, pourtant Frankétienne nous conte bien quelque chose, exactement ce que dit le titre, la marquise, une femme donc, sort à cinq heures, et c’est de cette sortie matinale, on le parierait, que va nous raconter, car il y a bien une histoire, l’histoire de toute femme qui s’émancipe du joug des hommes.

En marge donc plutôt qu’en détestation du roman, même si toute l’oeuvre de Frankétienne se veut elle aussi très libre, ne se donne à lire sous sa forme compacte ni un poème ni un roman ou alors un roman dans sa forme la plus généreuse, débarrassée de toute temporalité sinon cette heure donnée, ce moment décisif, d’une pseudo temporalité à laquelle tout récit se soumet, hors temporalité, hors espace et un des plus beaux poèmes assurément !

Il n’y a guère que l’imagination qui n’y soit servie sous la forme d’un renouvellement foisonnant de la langue. En référence à Valéry et aux difficultés d’écrire encore du roman, Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon le soulignait : « Quand il [l’auteur]songe à raconter une histoire et qu’il se dit qu’il lui faudra, sous l’oeil narquois du lecteur, se résoudre à écrire : « La marquise sortit à cinq heures », il hésite, le cœur lui manque, non, décidément, il ne peut pas. »1 Le lecteur averti et sensible recherche avant toute chose, une certaine qualité de langage.

Et lors d’une conférence en 1969 elle dit : « Le langage n’est essentiel que s’il exprime une sensation […] Alors de quel langage se servirait-il ? D’un langage banal et usé. Il écrirait, pourquoi pas ? « La marquise sortit à cinq heures. » Car à vision plate, langage plat : la sensation et le langage ne font qu’un ».

Cette phrase donc, « la marquise sort à cinq heures -par provocation?, oui certes, il y a toujours un peu de provocation chez Frankétienne- il va en faire un leitmotiv, prétexte aux déambulations revendicatrices de cette Femme qui les représente toutes, femme emblématique de celles qui sont toujours sous la domination du mâle : « combien terrible insupportable horrible inacceptable lugubre épouvantable est ma douleur de femme perdue pendue suspendue entre la corde phallique misogyne implacable et la divine miséricorde miraculeuse hypothétique aléatoire quand mon corps se balance de vertige pendulaire à cinq heures avec vingt mille ans de douleur interminable pour la violente longévité machiste et la brûlante éternité mâle… » interminable incipit qui donne le ton de l’expression violente revendiquée contre la violence outrageusement subie.

Mais au fait, cette femme qui crie, hurle sa douleur n’est-ce pas la langue poétique elle-même ? Cette « femme » exultante matrice donnant la vie « sous la lumière du silence », dans les « modulations de gamme » traversant le village, qui naît et sort à cinq heures, « égarée au mitan totalement au mitan des déchets et des décombres pétrifiés… L’incandescente nervosité des ombres accentuant l’incendie du silence ».

Dans ce pays dévasté, la marquise sort à cinq heures, désorientée, trébuchante. On se souviendra ici que ce texte a été écrit après le dernier cataclysme qu’a connu l’île de l’auteur, Haïti, une île soumise à bien des sacrifices et des douleurs. Comment peut-on encore écrire de la poésie après un tel événement… ? Pourrait-on se demander quand on est poète. Et de se rappeler à nous tant de questionnements similaires autour de la nécessité d’un tel art en ce monde violent.

« L’écriture hors blasphème entre les doigts du vieux poète solitaire déchira le masque des langues de médisance et dénoua l’ankylose des chemins sclérosés », « entre visions macabres, déchéances, extravagantes détresses et mirages hallucinés de couleurs, de cris d’oiseaux imaginaires, entre lumières et ombres, l’exaltation maîtresse du langage du poète seul maître à bord de ce navire d’encre qui tangue sans cesse « ce jour-là le génial poète philosophe Paul Valéry témoigne que la marquise sortit à cinq heures derrière l’anonymat du mal ».

« Rien que la volupté mystérieuse aux battements de l’énigme autour du nombril de la marquise ».

Ne pas chercher à donner sens sous la cendre et la lave du volcanique Frankétienne, poésie s’exprime au plus près toujours de l’excès sensuel de la langue.

« Et la marquise était sortie à cinq heures ». Cette marquise que l’angoisse possède, pleine de désirs, de fantasmes et de passions ravageuses, « embarquée dans une aventure enlugubrée de ténèbres » qui ne sait elle-même si elle est et ce qu’elle est, « guerrière », « fascinée par le feu musical des combats impossibles », toujours prompte aux départs sans retour, aux détours inconnus, « virtuose des amours difficiles », « femme maudite ». Ne sait qui, quoi, où, comment ? De partout et toujours, de nulle part et d’ailleurs, dévastée, ombrageuse, pleine de plaies, gangrénée, « en solitude nouée, toujours à vif, pourtant », « lèvres épuisées de voyelles assoiffées ». Et la marquise poursuit ses rêves de voyage, son voyage de rêve aux confins des mystères, dans « le rugissement du scalpel » jusqu’à la porte enfin qui s’ouvre sur « des morsures d’éclairs en foudroyance allitérative de tendresse douloureuse dans les viscères de la marquise apeurée. » (p.16)

«Ils ont voulu me tailler, me détailler. Ils ont voulu me couper, me découper. Ils ont voulu me cisailler, me morceler. Ils ont voulu me cogner, me bousculer. J’ai tenu tête à la meute des fauves embrindezingués de fureur. Ils ont voulu me martyriser, me déclitoriser. Ils ont voulu me déboulonner, me découronner. Ils ont voulu m’écharpiller, me déchalborer. Ils ont voulu m’écarteler, me débroussailler, me deboubouner, me dépecer, me pulvériser, me déboiser, me ratiboiser. J’ai tenu tête à la horde des chiens enragés. Ils ont voulu m’écrabouiller, m’enculer, me dévelouter, me décabosser, me décapoter, me dévaginer… J’ai tenu tête aux harassements violents et aux assaut des prédateurs. J’ai hurlé. J’ai résisté jusqu’au bout. Et puis je suis sortie hors du château maudit… Il était cinq heures de l’après-midi ce jour-là, lorsque j’ai franchi le petit pont de bois, pour me faufiler ensuite à travers les étroites et sombres ruelles du village. »( p17)

La femme ici, (ou la poésie?), malmenée et sous le joug des hommes qui veulent la soumettre, la maîtriser, la châtier, en dépecer le sens, et les sens, la marquise elle, dit : « Je suis la maîtresse. Je suis la prêtresse. Je suis l’unique protectrice de mon corps. Je suis la gardienne de ma demeure spirituelle. L’empire du rire divin s’étend vers la clarté mystique du plein silence dont les échos grandissent sous la dérision close. La serrure étranglée aux jappements de la clé. » (p.28) Quelle magnifique ironie dans cette dernière phrase !

D’un langage saturé d’horreurs, de troubles, d’humeurs, de sang, « langage raturé », il/elle use, parlant et déparlant jusqu’au délire ou la démence, dans « l’hémorragie des signes et des symboles crevés. L’écriture de Frankétienne se confond avec la passion, le sexe, vagin, clitoris, cuisses, « je jouis de mon vide centre liberté reconquise », « virgules et flèches vénéneuses des cyclones synglindêques » (p.25) et « des guêpes anarchiques ».

Du voyage érotique et mystique de la voyageuse solitaire et libre dans ses rites et dans les rythmes de ses reins, libre de ses tripes, de ses méninges, de son sexe, et son corps tout entier, Frankétienne rend « toutes les magicritures », « bataclans de vie et de survie ».

« Je sais aussi qu’un unique dé sépare la vie du vide ». Quelle phrase !

Invoquant Valéry, le poète met d’emblée le lecteur en position d’adhérer ou pas à cette folie scripturaire, ce mouvement labyrinthique et en spirale pour dénoncer et exprimer une violence tourbillonnante contenue dans le sang du poète. Les échappées lyriques sont un hymne au féminin dans toute sa splendeur, entre envol et révolte. « l’être divin est fondamentalement d’essence femelle primordiale » (p.64)

Le poète est la marquise, le poète et la marquise parlent d’une même voix, elle dit son errance, son corps de souffrance, il exulte les mots, les extirpe de sa « peau de risques » :

« J’habite une peau de risques. Et je découvre le péril qui menace ma vie de femme trop libre en son déséquilibre sous des lambeaux de feu »… « je chevauche mon vertige », dit la marquise. (p.60)

La marquise sait sa redevance à son désir d’écrire venu de la lecture. « Patiemment durant de longues années de solitude, j’ai tâtonné, en explorant le labyrinthe envoûtant des longues lectures nocturnes ». Longtemps prisonnière d’un carcan, elle avait tout perdu, sa tendresse féminine et maternelle, le château la retenait, l’aliénait, la dépossédait. Elle a « cessé d’être une humaine créature… perdu le bonheur et le goût d’être femme ». (p.58)

« J’ai vite senti dans mes méninges, dans mon cœur et dans mes tripes que j’écrirais un jour, ne serait-ce que des fragments autobiographiques. » (p.58)

Elle est sortie du château maudit, sortie d’un long cauchemar pour entrer dans « un rêve infini ».

« Souvent je me suis tue pour caresser le silence. » (p.60)

« Ma violence intérieure en grattelle d’écriture ».(p.115)

Le je du poète et celui de la marquise se confondent. Le poète se fait femme libre, conteuse de sa liberté, la marquise use des mots du poète labyrinthique cerné d’énigmes et d’exubérantes échappées dans la langue aux confins des signes, ceux visibles distillés sur la page, ceux invisibles dans l’espace de l’imaginaire de nos vies, toujours en partance, toujours insaisissables.

« J’aimerais bien trouver mon île imaginaire où je pourrais vivre toute seule, loin des désagréments de la vie artificielle. » (p.74)

Et une possible réponse à l’énigme de ce livre : « Echo de l’écriture imaginaire qui me chatouille. L’écriture en crise dans les profondeurs de mes entrailles. L’écriture en marche. L’écriture en rut. L’écriture en délire. Folie sauvage où la main nue rattrape la vitesse de la voix soûlée d’ivresse. Le corps inhabitable bouge, insaisissablement cogné d’azur. » (p.69)

Le « corps ascensoûlé de vertige », Frankétienne écrit comme il rêve, comme il crée sans condition, sans conditionnements, libre toujours. Faisant fi des modes, des diktats et des formalismes, il enseigne la liberté.

Chaos de langue, tourments des mots au plus près de la souffrance féminine, c’est de toute façon une femme qui parle par sa bouche, qui écrit sous sa plume et couche sa douleur de vivre et de dire.

« Tout l’enfer du désir explose en feu de sable au mitan du désert privé d’oasis, l’érotique castration en rut au cœur d’un songe déglandulé où j’imagine encore l’au-delà de l’absence. » (p 75)

Les mots de Frankétienne sont jaillissements, bulles qui éclatent, diamants diffractés, sources pures d’émotions non contenues, libres toujours et imprévisibles, « énergie mystérieuse intemporelle ».

Enfin, cette profession de foi de la marquise énoncée en toute fin du livre, par la voix du poète, au nom d’une féminitude en marche est un éloge éclatant et un sacre du féminin :

« Moi marquise sans peur et sans excuse, j’appréhende le hasard inaudible aux spasmes de mon ventre. Je m’approprie les audaces guerrières des amazones dans mes méninges survoltées et repues de fleurs impaires. Je suis devenue une combattante. Je suis une militante en colère. Je suis une féministe lucide et enragée en même temps. Je dénonce le vieux système de l’exclusivisme qui, depuis des millénaires, octroie tous les privilèges à la tonitruance animale et orgueilleuse des mâles qui fondamentalement sont responsables du mauvais fonctionnement de la planète. La machine planétaire est en panne avec un moteur déconstrombré par la violence, l’injustice, la corruption, la prédation aveugle et le non-partage. Et dire qu’il y a quelques femmes complices de ces horreurs insupportables.  Moi marquise déchue mais engagée, j’ose mes osmoses et mes métamorphoses dans un héroïque combat d’avant-garde. […] Je hausse mes cris subversifs au feu de ma féminitude en marche. » (p 83)

Libérez une marquise, longtemps prisonnière d’un lointain passé où le mâle toujours domine, laissez-la prendre parole afin qu’elle assouvisse son besoin de liberté et de révolte.

Et « Le temps bouge et roule à l’ovale du chaos qui allait envahir un mystérieux cimetière marin en perpétuelle mouvance dans l’imaginaire du poète qui me fit sortir du château à cinq heures du matin ou à cinq heures de l’après-midi » (p.127)

« Je suis foutrement libre » disait la marquise, ou le poète ou les deux bien sûr. Explosion jouissive du texte dans cette libération physique de la marquise, femme acquise à la cause de la femme martyrisée. « seules les femmes, douées d’une haute conscience spirituelle et exercées à résister au assauts des malheurs incrustés dans leur corps de douleur, sont aptes à sauver l’humanité de la débâcle provoquée par la gestion aveugle des prédateurs. Sinon, la déroute humaine est définitivement et irrémédiablement consommée. »

Voeu ultime du poète, celui de l’homme après un long parcours sur cette terre, « peut-être que la marquise est une ombre éphémère dans l’univers fabuleux d’un vieux fou solitaire » mais sans aucun doute, un appel à l’insurrection que cette marquise sortant à cinq heures aux « cinq coups sonores dans l’horloge du poète ». (p.114)

J’ai découvert l’oeuvre de Frankétienne par Les Métamorphoses de l’oiseau schizophone, en huit mouvements, plus exactement par le premier mouvement intitulé D’un pur silence inextinguible, l’oeuvre d’un poète qui se permettait toutes les transgressions, toutes les libertés les plus inouies dans ses incursions dans la langue française, inventions lexicales, évictions de genres, tensions entre mots et images, jeux de mots, syntaxe détournée, rythmique imparable. Tout cela produisant un éclatement jubilatoire à la lecture, dans les synapses de mon cerveau, je découvrais une liberté et une violence dans lesquelles je me reconnaissais toute entière. Chaos, oui mais chaos ordonné, chaos comme on dit explosion en milliards de particules qui se recomposent pour créer une émotion, un sens, un dire jaillissant.

Le spiralisme donc. Langue inventive et fantasque qui osait faire jaillir l’émotion intacte, sans les diktats scolaires, sociétaux, normalisants.

Il y a tant à dire sur la poésie, et sur l’usage de la langue pour tous ceux qui s’emploient à la « structurer ».

Je crois bien que nous nous illusionnons à rechercher une pureté en consacrant une poignée de poètes ou en réclamant une exemplarité en un seul.

Si la langue se travaille pour ciseler le poème, la variété et la qualité des voix tiennent à la singularité de chacun.

Frankétienne est un de ces auteurs qui déboulonnent vos certitudes et impulsent par son chant de puissance expressive, un désir dans la survie et dans la révolte, par sa rage de liberté. Son univers est celui d’un artiste, fait de richesse et de sens, d’encre et de sang, de voyelles et d’émotions. D’aucuns n’entreront jamais dans cette liberté, d’autres n’en ressortiront jamais, je fais partie des seconds.

Osez ! Pourrait être son cri de ralliement !

Marie Josée Desvignes

Frankétienne, ou Franketienne, en créole Franketyèn, de son vrai nom Frank Étienne, écrivain (en français et en créole haïtien), peintre et comédien haïtien, est un des géants qui marquent la création littéraire et artistique de son époque. Il fonde en 1968 avec René Philoctète et Jean-Claude Finolé « la Spirale » qui prône l’art total en mélangeant les genres romanesque, théâtral et poétqiue,

Infatigable inventeur des mondes, expert en dynamique syntaxique et pyromane lexical, Frankétienne a publié plus d’une trentaine de titres, en français et en créole. Chacune de ses oeuvres est ancrée dans l’histoire contemporaine haïtienne.

à la Une

Le parapluie rouge – Anna de Sandre – Editions In8 – 2014 collection Alter & Ego

 

le parapluie rouge

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recueil de cinq nouvelles publié en 2014 aux Editions In8 dans la collection Alter&Ego dirigée par Claude Chambard, dont le titre Le parapluie rouge est celui de la dernière nouvelle, explore toute une humanité fragile à travers différents portraits brossés avec une justesse et une concision déconcertante. Les personnages de ces nouvelles donnent l’impression de nous frôler sans cesse, entre force et vulnérabilité, chacun installant une présence dans le fracas de leur vie.

De la SDF de la première nouvelle : Un festin en hiver, dont le père attend la visite et que la sœur méprise avec sa fausse assistance au jeune homme suicidaire de la troisième nouvelle. Seuls, leurs cœurs tendres nous réchauffent dans cette atmosphère glaciale dont le froid de l’hiver même est la métaphore.

« Clara oscillait au bord du vide, et sa cadette mais néanmoins régente surgissait pour tenter d’imprimer un nouveau mouvement à ses marches, si possible, pendulaires. »

On s’attache à chacun par la tendresse même que leur porte l’auteur, donnant à l’un et à l’autre une particularité, une fragilité : Clara la jeune fille SDF est enceinte et heureuse de l’être, Aurélien, le jeune homme en burn-out est honnête et sérieux, la jeune fille du Parapluie rouge a été brisée par la vie…

En regard de cette tendresse à laquelle le lecteur ne peut pas échapper, il y a cette violence de la rue, pour Clara : « elle ne connut alors que des sans-abris, des zonards, des punks à chiens et des fugueurs, c’est à dire des hommes incapables de la rassasier, et Clara ressentit la faim au point que manger cessa d’être une obsession. Ne pas crever était son nouvel appétit »

Entre un père mourant qui vous a abandonnée et un fils qui pointe bientôt son nez, il n’y a pas à choisir, tant qu’à nourrir quelqu’un…

« C’était une famille où on chassait ou abandonnait, où l’on avançait péniblement dans l’âge en jouant à saute-moutons avec de grands élans par-dessus les manques et les pertes »

La seconde nouvelle : A la nuit, loin du Montana, me rappelle l’univers des novellistes américains John Fante ou Brautigan (peut-être à cause de Tokyo Montana express) mais plus encore à Demande à la poussière ou un Privé à Babylone de John Fante, à cause de l’ambiance des milieux décrits, entre émotion et vérité nue, entre désir d’évasion et violente réalité, entre humour et ironie quelquefois, toujours dans un quotidien urbain agressif. En voici l’incipit :

«  Avant, quand j’osais relever la tête pour dessiner un rêve dans les bouts du ciel entre les branches du tilleul, derrière la barrière de chez Baloge- le propriétaire de l’immeuble où je pistais les cafards au lieu de chercher un travail – je partais pour le Wyoming ou le Montana et je me mettais à la colle avec un garçon vacher… »

On avance dans des univers hostiles aux personnages, achoppant sur la crudité de leur vie, se rattrapant à la poésie de leur âme.

« Je répondais invariablement « ta gueule «  (elle adorait ça) et je conjurais la prophétie du malheur en lui mettant un coup de poing sur l’épaule. Dottie était ce que j’avais trouvé de mieux pour ne pas m’enlaidir ».

La narratrice de cette nouvelle nous dévoile sans faux-semblants, dans une langue crue et une acuité particulière, la violence de son quotidien, fait de luttes pour survivre, de bagarres, de scènes trashs, d’auto-mutilation.

« Je repris mon souffle sous les insultes de la jeune femme. Elles évoquaient un problème en rapport avec les testicules de mon père, ce qui me fit presque sourire, vu qu’elle avait probablement raison ».

Quelle magie dans cette écriture ! qui, là où tout n’est que noirceur, douleur, difficulté à vivre, arrive à transcender l’informe et à faire place à l’amour, la complicité entre deux femmes (dans la nouvelle 2 et 5). Oui Amira est une femme scarifiée mais cette femme-là est belle sans aucun doute, la narratrice nous la rend plus belle encore : « Le parfum de cette fille ressemblait à du santal et moi j’adore le santal. Dans mon rêve dans le Montana, le garçon vacher à qui je servais des pommes sentait exactement la même odeur. »

Mais ce que l’on garde de notre lecture, ce sont tous ces instants de poésie qui adoucissent les mots (maux), cette vivacité de ton conjointe à ce regard tendre sur ses personnages.

On pénètre ces géographies de la dèche où des filles vulgaires, victimes de la noirceur de l’ordinaire, toujours sur la route, entre abandon et humiliations, creusent leur chemins semés d’épaves. Anna de Sandre n’est pas John Fante mais ce texte-là en particulier s’en approche singulièrement. John Fante aurait pu lui répondre : « demande à la poussière… », demande au vent qui s’en fout.

Et cette nouvelle me fait penser aussi à Brautigan, c’est aussi à cause de son titre : La nuit, loin du Montana, peut-être comme un clin d’oeil, à des références littéraires revendiquées ?

Sans doute Anna de Sandre, elle qui est également poète, a-t-elle lu, en souriant, cette nouvelle à l’intérieur de Tokyo Montana express intitulée : La poésie viendra au Montana le 24 mars.

L’heure dite est la troisième nouvelle du recueil. Elle met en scène un jeune homme dans un long monologue intérieur, le lecteur suit Aurélien en direct depuis son âme. Le choix de ce point de vue est habile puisqu’il nous fait ressentir absolument tout de ce que perçoit, vit, ressent ce narrateur qui nous donne les derniers instants de sa vie.

« J’aime bien onze heure dix…. » « … Onze heure dix sera mon heure ».

Aurélien, ce rêveur, cet « autiste indécrottable », « c’est pour ça que tu as choisi le métier d’ingénieur », « corvéable à tout moment » qui ne supporte plus la stupidité de son entreprise : « je quitte ma boîte parce que c’est une maquerelle comme la vôtre : nous y vendons notre âme et vous baisez nos squelettes ».

Choisir son heure, donc, avoir la force d’être à l’heure à son dernier rendez-vous.

Et le jeudi non plus, est une nouvelle étrange, un peu mystérieuse ou fantastique qui nous met par son étrangeté, en direct avec la folie de son personnage. Madame Amaury est une veuve qui « ramasse des inconnus » « des promeneurs », des amants qu’elle ramène chez elle. Le dernier a-t-il jamais existé ? « Est-ce qu’elle a une tête à l’avoir tué ? » Même les choses se mettent à flotter, à n’avoir que très peu de consistance, l’ascenseur par exemple « l’ascenseur glisse à présent avec le bruit d’une aiguillée de soie tirée au travers d’une étoffe ». L’écriture se fait feutrée comme l’ambiance.

La dernière nouvelle, Le parapluie rouge est sans aucun doute la plus sensible, la plus lumineuse, bercée par le regard mauve de cette femme, cette « vieille tordue comme un clou mal frappé », dont les yeux mauves vont réchauffer « tout ce qui en moi avait gelé depuis la mort de mon fils ».

La narratrice à nouveau est une jeune femme, une « tireuse de cartes », qui a pris l’habitude de s’asseoir dans ce café sans avoir toujours de quoi se payer à boire. « J’ai soif bon sang ! J’ai soif et je veux me noyer dans les yeux de l’aïeule »

Le parapluie rouge de Avigdor Arikha sera l’emblême « dans la joie du rouge. Dans le vivant du rouge » ce rouge qui dit la violence d’un deuil douloureux, de cette chaleur que lui a procurée cette vieille femme aux yeux « couleur des yeux d’Andy ».

L’écriture d’Anna de Sandre nous bouscule, nous transporte dans des quotidiens abîmés, un présent, une action presque immobiles, on est spectateur muet de scènes douloureuses contées avec pudeur et violence à la fois, auxquelles succèdent des pauses poétiques, moments de grande littérature :

« Nous nous assîmes en face d’elle, écoutant la musique et regardant le théâtre des groupes qui suaient et hurlaient le temps d’oublier que demain frappe au lit au bout de chaque nuit ».

En lisant les nouvelles de ce premier recueil, on ressent cette énergie folle mêlée de désespérance qui vous fait pénétrer au plus profond de l’âme de ces êtres dans toute leur complexité, leurs contradictions, leurs humiliations.

C’est une écriture d’une grande sensibilité qui dépeint aussi les malentendus qui empoisonnent les rapports les plus intimes entre les êtres.

Les nouvelles du Parapluie rouge sont pleines de la violence que génère la douleur. Dans la difficulté à vivre, l’écriture métamorphose la souffrance et chaque mot est un petit bijou, chaque phrase, une pierre d’une concision parfaite, chaque nouvelle a la saveur d’une profonde humanité.

****

« Il te faut Le parapluie rouge d’Avigdor Arikha et je vais te l’apporter. Je l’accrocherai sur le mur de ton choix et tes pierres mauves prendront feu quand tu me souriras. Tu ne le sais pas encore en glissant ta main sous mon bras. Tu étais la seule et je m’étais quittée. Il y aurait désormais, toi, moi et le tableau d’Avigdor. »

Marie-Josée Desvignes

27/11/2014

(article paru à la Cause littéraire précédemment)

Anna de Sandre est libraire, et vit dans le Sud-Ouest où elle anime ponctuellement des ateliers d’écriture. Avec une prédilection pour l’art du bref, elle écrit indifféremment des nouvelles, des livres pour la jeunesse et de la poésie.

Bibliographie :

Le déhanchement du balancier, Les Carnets du dessert de lune, à paraître en 2015

Un régal d’herbes mouillées, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Chemin faisant, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Jeunesse

Iris et l’escalier, Gallimard jeunesse, 2012

à la Une

Legs et littérature n°8, Revue haïtienne, Spécial Marie Vieux-Chauvet, octobre 2016

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l’éditorial de ce numéro sur le site de Legs et Littérature

          Ce numéro 8 de Legs et Littérature  entièrement consacré à l’oeuvre de Marie Vieux-Chauvet, regroupe dans la première partie,  huit articles autour de ses principaux romans, révélateurs de son engagement et de son besoin d’éclairer nos consciences sur la réalité d’Haïti, et quelques réflexions sur ses personnages féminins ; une partie est consacrée à deux portraits de l’écrivaine ; une autre présente chacun de ses romans ; dans la partie « création » de la revue, chacun des auteurs présentés rend hommage à l’écrivaine, et enfin, des repères bibliographiques sont donnés en toute fin.

Est-ce un hasard si un jour, Legs et Littérature m’a demandé une première contribution à leur toute jeune revue (née en 2013) ? Mon attachement pour la littérature des Caraïbes était déjà ancien, et celui pour Haïti m’était venu à ma découverte de l’oeuvre de Frankétienne pour laquelle je me suis littéralement enthousiasmée. Grâce à un ami haïtien, j’ai relu  René Depestre, Lyonel Trouillot ; il m’a fait découvrir Dany Laferrière, Marie-Célie Agnant, puis Stephen Alexis, Yanik Lahens, et dernièrement Mackenzy Orcel et James Noël.

Frappée par la luxuriance de cet univers haïtien coloré et si mouvant, qui sait distiller émotions et images fortes tout en réinventant la langue, c’est sans aucun doute Marie Vieux-Chauvet qui me l’a rendu encore plus proche. Et j’ai donc proposé ma lecture du chef-d’oeuvre, Amour Colère et Folie, son oeuvre la plus lue et la plus contestée aussi, pour ma deuxième contribution à Legs et Littérature. Parce qu’elle portait une dimension féminine de révolte et d’engagement, sensible à la condition humaine des plus pauvres et aux drames sociaux,  non, ce n’était pas un hasard ; toute ma réflexion et mon intérêt pour la littérature tourne depuis toujours autour de cette thématique entre Parole et Silence et ce, dès mes premiers travaux à l’Université, notamment sur Camus et ensuite dans mes propres écrits.

Comme le rappelle Carolyn Shread, dans son éditorial à ce numéro spécial consacré à Marie Vieux-Chauvet, ma réflexion lors de ma contribution à ce numéro (dans mon article Engagement et résistance dans Amour Colère Folie) s’est en effet concentrée autour de la parole de Marie Vieux-Chauvet, cette parole qu’elle a osé prendre par l’écriture de fiction pour dénoncer la violence de la dictature de son pays. J’ai voulu souligner le courage et l’audace dont relève son écriture tourbillonnante, un courage et une audace qui pourtant lui ont valu bien des prises de risques, ennuis et querelles familiales et sociales.

Cette parole qu’il fallait oser prendre, pour dénoncer, a son corollaire, le silence et Carolyn Shread le souligne dans son éditorial titré « Les silences de Marie Vieux-Chauvet ». Un silence dans lequel la plupart plongeait pour se cacher et d’autres pour mieux réfléchir. Un silence qui est fait d’abord de la terreur portée par la tyrannie de la dictature mais un silence nécessaire aussi pour demeurer serein au milieu des tempêtes. C’est de ce silence à soi (comme on a une chambre à soi…) pour contrer la violence et la peur, auquel Carolyn Schread fait référence à propos de Marie Vieux-Chauvet, non que la peur n’ait jamais atteint l’écrivaine bien sûr mais le besoin de dire était bien plus fort encore.

– Le premier article s’appuie sur la Correspondance entre Marie Vieux-Chauvet et Simone de Beauvoir. L’auteur de cet article, Kaïama L. Glover voit en l’écrivaine une théoricienne sociale, orientée vers « une critique féministe des sphères privées et intimes » que la publication d‘Amour Colère et Folie –grâce à Simone de Beauvoir- fera entrer  chez Gallimard en France. C’est en effet une femme courageuse qui devait faire face à la domination masculine (son mari y compris) et celle d’un pays aux prises d’un dictateur. « En tant que bourgeoise, mulâtresse, femme et écrivain, Marie Vieux-Chauvet se situait dans l’oeil du cyclone sociopolitique qu’était l’Haïti de Duvalier », écrit Kaïama L. Glover.

L’oeuvre de Marie Vieux-Chauvet est une critique radicale de la société haïtienne et cette critique sociale est au fondement de l’ensemble de son oeuvre romanesque. Son livre devait se vendre et être lu, c’est ce qu’elle souhaitait plus que tout au monde mais il a été cause de malheurs autour d’elle et l’a conduite à l’exil. Elle dut se résigner à écouter son mari et récupérer le stock, le détruire après que plusieurs membres de sa famille ait été assassinés.

– « Claire, entre conformisme et révolte », article de Ulysse Mentor, propose une lecture de la trilogie Amour Colère et Folie, orientée vers un des personnages principaux, « silencieux » et complexe, celui de Claire, héroïne du premier récit Amour. Ce personnage mutique dont la révolte contenue explosera dans l’acte meurtrier en toute fin, est une femme dont la colère est aussi la résultante de passions intérieures puissantes -révolte contre l’autorité parentale, contre cet amour incestueux et inavoué qu’elle éprouve pour son beau-frère, et ces désirs puissants d’exister à tout prix contre lesquels elle ne peut pas lutter- qui voient triompher dans le dénouement la dimension politique du récit.

-L’article intitulé « Les Rapaces : un choc salutaire pour les consciences » de Marc Exavier propose une réflexion sur le roman Les Rapaces paru en 1986, ouvrage posthume qui revient sur les monstruosités du régime Duvalier. On y voit toujours ce combat de Marie Vieux-Chauvet pour dénoncer l’injustice et la misère sociale dans un désir profond de réveiller les consciences. Les Rapaces y dénoncent ces chefs qui ont tous les droits et laissent mourir de faim les enfants. Roman saturé d’horreurs mais dans une écriture toujours juste.

– Dans l’article de Max Dominique, il est question de trois héroïnes Lotus (dans Fille d’Haïti), Rose (dans Colère) Claire (dans Amour) mais aussi de Marie-Ange (dans Fond des nègres) et Minette (dans La Danse sur le volcan). Il y est rappelé en particulier combien l’écriture romanesque de Marie Vieux-Chauvet a pu scandaliser par son côté subversif qui n’hésite pas à dévoiler les défauts de l’âme humaine tout genre confondu mais aussi à proclamer et à revendiquer la liberté pour les femmes de s’exprimer. La violence de sa charge « dissipe l’aura d’espérance et d’utopie que soulevait par exemple le lyrisme de Roumain ou l’imaginaire follement optimiste et baroque d’Alexis ». C’est que c’est une écriture qui oppose une volonté de résistance et de lutte dans l’espace social mais aussi privé des personnages.

Yves Mozart Réméus s’intéresse dans son article « La danse sur le volcan : entre histoire, fiction et féminisme » à la manière particulière dont Marie Vieux-Chauvet a choisi de réécrire le récit de vie d’une actrice haïtienne (Minette) et la dimension idéologique de ce choix de l’auteur dans le contexte de l’histoire d’Haïti, au XVIIIe siècle à St Domingue sous la domination colonialiste, Minette incarnant alors un personnage « à la frontière de la scène et de la résistance ».

« La comédienne fictive, à la différence du personnage historique, est consciente qu’elle peut se servir de l’art comme d’une arme ». Ainsi si la véritable Minette pouvait refuser de jouer des pièces locales en créole et préférait le Français, de « bon ton » (selon le récit historique qu’en a donné Fouchard), le personnage de Marie Vieux-Chauvet « fonde sa position sur son respect de la dignité des Noirs ». « La distance que prend l’auteur dans son roman vis-à-vis des récits historiques se traduit par une image plus positive de la femme et des métis. » Elle permet aussi de donner à ce personnage réel, un nouveau destin, celui d’une femme bien plus libre encore que Minette ne l’était, d’une liberté qui aurait atteint à l’universalité, à quelque chose de plus grand qu’elle.

Jean James Estepha dans son article intitulé « La maison : lieu de refuge et de combat dans l’oeuvre de Marie Vieux-Chauvet » s’intéresse aux lieux et propose une grille de lecture de ce lieu qu’est la maison, point de départ dans Amour, Folie et Les Rapaces, de toute révolte, à la fois lieu de refuge pour se cacher et se libérer et, lieu de combat et de résistance. « Comment une maison peut être non seulement le lieu où l’on construit une œuvre mais aussi le lieu où l’on peut en détruire une autre ».

–  « Violence, refoulement et désir dans Amour et Colère » titre l’article de Dieulermesson Petit Frère, lequel analyse la psychologie des personnages féminins pris en étau entre une éducation rigide et féroce et des désirs de liberté légitimes en regard de leur histoire sociale. La violence tant sexuelle que physique sourd de ces pages lumineuses, contenue et étranglée qu’elle est par la domination masculine et la force, le désir de se libérer et de se venger. Elle naît de l’humiliation et de la frustration (amoureuse par ex pour Claire dans l’amour qu’elle a son beau-frère, dans Amour). Ainsi comme le fait remarquer l’auteur de l’article, la violence n’existe pas seulement dans le camp des bourreaux, elle accompagne la révolte. Dieulermesson Petit Frère souligne ici la violence qui traverse l’écriture de Marie Vieux-Chauvet pour exprimer la défaillance de la justice et ces sentiments de vengeance qui sourdent d’un passé lointain.

Deux portraits de l’écrivaine sont ensuite rapportés. Dieulermesson Petit Frère dans « Chronique d’une révoltée », évoque une auteure qui dérange, « parfait symbole de l’écriture du roman moderne haïtien ». Nous lirons également une rencontre entre Marie Alice Théard et Jean Daniel Heurtelou, neveu de Marie Vieux-Chauvet.

Dans la partie création :

-Le récit tendre de Serghe Kéclard : un amoureux des livres nous raconte son rêve de rencontre avec l’auteur et sa passion amoureuse pour l’oeuvre et la personne de Marie Vieux-Chauvet,

-Un poème de Inéma Jeudi (auteur publié aux Editions Temps des cerises) : « Vivre est en moi frôlement de vertige cohorte de soupirs qui font signe d’avancer dans l’acte net des ombres arrêtées en flagrance de lits d’orgasmes en délits d’infinies défaites » (extrait de Faillir propre),

-un billet à Marie Vieux-Chauvet signé Marie Alice Théard,

-une lettre à Marie, signée Mirline Pierre.

L’année 2016 a mis à l’honneur Marie Vieux-Chauvet, pour le centenaire de sa naissance, lors de la vingt-deuxième édition du festival « Livres en folie », l’évènement culturel le plus important en Haïti, après de longues années de silence après sa mort.

Parution du 8e de la revue Legs et Littérature consacré à Marie Vieux-Chauvet. Disponible sur Amazon et dans les deux librairies La Pléiade à Pétion-Ville et à Bois-Patate (Haïti).

« Nous dédions ce numéro à notre contributeur Kernst-Élie CALIXTE, lâchement assassiné le 22 décembre dernier, qui n’a pas eu le temps de voir son texte dans ce numéro. »

Au sommaire du numéro :

sommaire spécial M.Vieux Chauvet

site de Legs Edition

Le site institutionnel de LEGS ÉDITION héberge à la fois la maison d’édition, la revue Legs et Littérature et l’Association Legs et Littérature (ALEL). Chacune de ces composantes est gérée par un comité spécial et poursuit des objectifs en cohérence avec le projet LEGS.

La maison d’édition publie dans sept collections, entièrement dédiées à la littérature haïtienne ou en rapport avec Haïti. La revue Legs et Littérature est une publication semestrielle, consacrée à la littérature des îles francophones, mais aussi anglophones et hispanophones. L’association, pour sa part, intervient dans la recherche, l’enseignement, la circulation des textes dans les écoles et l’accès à la lecture sur tout le territoire d’Haïti.

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BELLE MERVEILLE – James Noël – Editions Zulma – août 2017

BELLE MERVEILLE                                       index

James Noël

Editions Zulma – août 2017

Belle merveille est une déclaration d’amour. Une déclaration d’amour à l’île crépusculaire et flamboyante, prise sous les feux et les rugissements de la terre, mais aussi déclaration d’amour à la femme aimée, celle qui, venue aider le pays dans la tourmente, rencontre le poète et le sauve deux fois, une fois en le tirant des décombres, une autre fois en l’attirant à elle. C’est aussi une double reconnaissance, celle de la beauté de l’île et celle de la merveille de l’amour.

« Ce jour-là, je le sais ce n’est pas un jour simple, c’est un jour de nuit, la face cachée du système solaire. Des milliers d’étoiles ont défilé dans le ciel au soir du douze janvier ».

La terre ouvre ses entrailles et avale tout, répand la mort tandis que non loin une femme ploie sous la douleur qui la prend à la taille et délivre la vie. La vie plus forte que le reste, la « belle merveille » ! Quand continuent de naître les petits enfants au ventre lourd de la terre en furie.

Et tandis que la terre dégueule de droite et de gauche « autour de moi j’écoutais se fracasser l’univers ». Sous l’aile d’Amore, venue d’Italie porter l’aide humanitaire en Haïti, Bernard va à la rencontre du chaos de son pays. Bernard, comme un bernard l’hermite, un individu lambda, croisé sous un parapluie un jour de mauvais temps, poète solitaire.

300 000 morts emportés par le glouton « goudougoudou », hécatombe « subite explosion démographique dans le monde des trépassés », drame que le monde regarde et qui devient international… la catastrophe la plus importante depuis le tremblement de terre de Lisbonne… Chaque partie du monde s’en réclamait  : « ce drame demande une réponse de l’univers tout entier, c’est un drame unique, un drame humain, trop humain et basta ».

La poésie de la langue haïtienne est faite d’images, de couleurs et de sang. Le rouge y domine dans l’énergie et la colère, le rouge c’est aussi la couleur de l’amour.

On retrouve dans ces lignes fulgurantes, au milieu du fracas, des cris, des déchirements de la terre et des hommes, le tremblement de la langue haïtienne, son foisonnement métaphorique et coloré qui traduit si bien la beauté du monde et la luxuriance des paysages à nulle autre pareille.

La merveille c’est ce cri poussé par Christophe Colomb découvrant l’île et ses montagnes bleues, « ces rivières de saphirs qui se jettent comme des chutes de reins contre le rire des vagues qui dépouillent les rochers ».

Et quand seule demeure une vérité, celle de l’amour, l’amour pour la vie, l’amour pour cette femme venue pour sauver, « La lumière du jour révèle une toute autre femme inconnue à mes yeux…. » Quelle heure est-elle ? Elle est l’heure d’Amore…bien sûr.

« Tu es bienvenue toi l’Haïtienne par droit du sol qui as tremblé pour ta famille, qui as tremblé pour les rues de Naples, qui as tremblé pour Pompéi, qui as tremblé pour les ruines de Rome, qui as tremblé pour la fontaine de Trévi où je t’ai jetée une fois comme un vœu et dont tu es sortie sonnée à la manière d’une pièce de monnaie. »

Les pulsations de l’amour contre celle de la terre, toutes rendent cardiaques.

« Moi l’événement m’a surpris au centre-ville ». Les maisons sont tombées une à une, là sous les yeux de Bernard sauvé par Amore et son regard qui l’a gardé en vie.

Témoignages de Sacha qui a vu mourir son père sous ses yeux, Paloma, toute sa famille, et d’autres encore. Il n’y a aucun survivant dans pareille catastrophe, ceux qui n’ont pas succombé, sont dans un entre deux mondes, à la lisière de la vie.

« Ce n’est pas la première fois que la fin du monde a pris notre pays comme terre d’escale.  Nous somme le véritable peuple élu sur l’échelle de Richter » dit l’Evangéliste.

Il faut reconstruire Haïti à coups de milliards pour couvrir le poids des morts, Haïti dévastée le temps d’un battement d’ailes. Quand les artistes deviennent malgré eux ces urgentistes de l’aurore, ces secouristes de la vérité, la cohorte des ONG se nourrit de chair humaine ( « elles reçoivent des dons, des financements au nom des sinistrés, des affamés.. et prennent tout, extorquent tout » et continue de se répandre de manière désordonnée et inefficace… « dans quelques années tous ces enculeurs de mouches qui tournent dans les ONG crèveront d’intoxication avec l’argent sale des morts ensevelis dans les fosses communes, mais les orphelins parasitaires résisteront ». Et la mort poursuit son œuvre avec le choléra seulement trois mois après le séisme d’ampleur magnitude 7,5 «  de nombreuses vies englouties par l’épidémie qui s’étend et se prélasse comme un boa d’apocalypse ».

« En amour on n’y voit mieux que dans le noir »

Tout tourne autour de la force du traumatisme et de la force de l’amour, quand tout est sens dessus dessous, le papillon et son battement d’aile  : « pap pap pap papillon… Aucune ville ne saurait voler plus haut que ses vertiges » incipit du roman, premiers mots, premier babil, au commencement de tout (initiales de Port au Prince aussi : PAP) et qui traversent le récit comme une météore, frôlant de son silence et de son mystère les épaules et les joues des amoureux comme celles des morts… Jusqu’au poète Coriolan Ardouin ( 1812-1835)… : « tous les écoliers ne maîtrisent pas leur Coriolan mais ils savent par cœur l’histoire du papillon noir qui est venu se poser sur son berceau le jour même de sa naissance »… ; « papillon noir lâché dans le ciel mental des écoliers », papillon maléfique qui n’en finit pas de guider le pays dans son évolution.

La belle merveille, c’est celle qu’on attend toujours, pour nommer la catastrophe, c’est l’espoir, cet espoir que l’on oppose à l’adversité car il faut croire qu’« un jour un vent nouveau soufflera ». Belle merveille c’est aussi dire cet improbable au coeur de la vie.

« Un soleil, coupure de mangue baptiste, donne jus à la lumière de cette fin d’après-midi. Il fait un temps à avaler tout ce qu’il nous reste de salive devant la beauté du monde. Un temps à mesurer l’horizon à l’aune du corps d’Amore, femme-balcon. Beauté haute avec vue sur mer. »

Marie Josée Desvignes

biographie de James Noël

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Peindre debout Dado Préface d’Anne Tronche Edition établie et annotée par Amarante Szidon Editions L’Atelier contemporain – 2016

« Dans un monde impitoyable fait d’interdits et de canons, l’art est le seul espace de liberté dans lequel, dès l’enfance, j’ai sauté sans élan. » Dado

Peindre Debout, publié par les Editions L’Atelier contemporain dans la collection « Ecrits d’artistes » est un recueil de vingt-trois entretiens (enrichi d’une préface et d’une postface très importantes, de repères biographiques sur une quarantaine de pages et de nombreuses références et photographies d’oeuvres, celles de Dado et celles qui ont compté pour lui) dans lesquels se révèle le portrait d’un homme complexe et émotionnellement riche et surtout d’un artiste aux multiples talents (dessin, peinture, gravure et sculpture).

Dado affirmait que la liberté du créateur était dans la transgression des tabous moraux, esthétiques et économiques de son époque, dans l’audace de son style et le dévergondage de sa pensée. Dès 1956, une époque où dominait l’abstraction, il va se démarquer et déranger par son expression hors des modes et des tendances majoritaires. Dès 1969, il imposera son langage figuratif dans un subversif dévergondage. Pourtant comme le rappelle Anne Tronche dans sa préface, Dado ne se laissait jamais réduire à une interprétation plutôt qu’une autre. Le désordre anatomique est la somme des douleurs, spasmes des organes ou des muscles, sclérose des os. Passager clandestin entre Orient et Occident, lui qui est né à Cetinje au Monténégro (Royaume de Yougoslavie) a principalement vécu en Europe et en France plus particulièrement. Et « sa peinture résonne dans tous les cris possibles (passion, crainte, provocation, menace, raillerie) », nous dit Anne Tronche.

« Son terrain d’action est celui d’une révolte qui dérègle le réel sous la poussée d’une sensibilité malmenée par l’attraction du vivant et la répulsion des régions hantées par la mort », souligne Anne Tronche encore.

Ensuite, les entretiens obéissent à une chronologie et sont d’une grande intensité.

Son premier grand entretien, il l’a accordé à Marcel Billot et Germaine Vialatte, et c’est avec une grande simplicité qu’il se prête à cet exercice ici retranscrit fidèlement. Sa peur de la mort, son dégoût pour la viande qu’il évoque au début, s’affine et se précise au fil des discussions et de ses œuvres où dominent la chair vive, voire sanguinolente, la couleur. « Je vis dans le monde des formes, dit-il, c’est sur ce plan-là que la mort arrive comme une espèce d’explosion volcanique, l’horreur ». Insistant sur la conscience de la décomposition, et même l’idée de « voir sa propre décomposition », il évoque une « mystique de la damnation » d’où apparaîtrait le sentiment d’éternité face à la beauté de la nature. Pourtant, « Nous, on est de la merde, c’est un truc que je vais peindre un jour », dit-il.

Tout jeune adolescent, bouleversé par le décès d’un ami, tué par son frère dans d’atroces circonstances, et avant cela, par la fin de sa mère, morte en couches hémorragiques dont il a vu les litres de sang sur le matelas où elle agonisait, alors qu’il n’a que onze ans ; marqué par les guerres auxquelles il dit avoir toujours échappé mais dont il a vu les ravages, la mort est omniprésente dans son œuvre, violente toujours. Ces visions obsessionnelles sont celles de morts atroces souvent décapitées auxquelles il a été confronté ; celle de son ami, celle de ce malheureux passé sous un train, « cf une œuvre de 1954, le Cycliste où l’on voit une femme amputée sans bras ni jambe mais au pubis proéminent).

Dado n’est pas un pseudo, mais le nom que lui donnait sa mère. Le portrait qu’en a fait Daniel Cordier est le suivant : « petit bonhomme barbu, débraillé, à la voix douce et au langage châtié, à la fois moqueur et triste, vivant dans un désordre irrémédiable, entouré de hiboux, de chats, de moutons et d’enfants. »

Sa sensibilité s’exprime au-delà de l’oeuvre dans les traces qu’il en donne, dans l’émotion d’une main qui sera pour lui plus impressionnante que de voir un corps décapité.

La seule façon de se débarrasser de ces obsessions-là est selon lui, le recours à l’art primitif et il fera référence à Lamentation de Christ mort de Mantegna qu’il aimait beaucoup, à sa façon d’utiliser la couleur, « les grisailles de Mantegna sont impalpables ».

Il nous dit par exemple qu’il a beaucoup étudié la peinture dans les livres plutôt que dans les musées où on perd du temps et de l’énergie. Il reconnaît son influence dans ses débuts, chez Konrad Witz et à la fin de sa vie son admiration pour Jérôme Bosch.

Le dessin « comme exercice mental » tout comme ses sculptures sont jetées comme ça, dit-il, « dessiné directement ». Il explique qu’il n’efface jamais mais rajoute sans cesse. « Un tableau qui a vraiment une vie à lui et qui est beau, c’est un tableau où il y a au moins une dizaine de tableaux, il a été dix fois terminé et c’est la dixième fois qui compte » et encore, finalement, une peinture est toujours inachevée ! Jamais de dessin préparatoire donc, mais un mouvement circulaire qui va de la vie à la mort, de la mort à la vie.

Nous apprenons beaucoup dans ces entretiens, à la fois sur sa façon de travailler et son évolution personnelle et artistique. Il racontera par exemple comment grâce à Dubuffet, son premier marchand sera Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin pendant la seconde guerre mondiale.

Il évoquera comment il a commencé à peindre des bébés et pourquoi cette peinture-là est importante pour lui : « une façon d’aborder le monde du véritable début », et lui a été inspiré par une toile de Rubens.

Evoquant fréquemment son rapport à ce traumatisme lié au sang, il expliquera pourquoi malgré tout il n’y a pas de liquides, pas de sang dans sa peinture, seulement des « écorchés vifs » « par pudeur », précisera-t-il. Et chaque fois qu’il évoquera ses « écorchés vifs » on ne pourra s’empêcher de penser à cet épisode qu’il a raconté au début où enfant, il avait dépioté un lapin sans état d’âme.

Dans sa peinture et ses seuils successifs, il y a une permanence de l’horreur, le désespoir du monde, cette espèce de malédiction qui ne finira pas, qui recommence sans cesse, de la naissance jusqu’à la mort. Le bonheur ne l’intéresse pas, ce sont les gens tourmentés, angoissés qu’il trouve intéressants et qui s’intéressent vraiment à sa peinture.

Il ne peint pas pour exorciser mais pour constater. « Je crois que le monde a toujours été un enfer et qu’il restera toujours un enfer ». Dans un entretien donné à Jacques Henric et Catherine Millet, il dira que la cruauté des images peintes sont bien le souvenir de scènes violentes dont il a été le témoin.

Pourtant, il n’y a pas de désespoir chez lui ni dans sa peinture. Il dit se contenter de montrer le monde tel qu’il est, même si, rajoutera-t-il, en regardant sa peinture on peut se dire « qu’est-ce qu’il se trimballe ». Il trouve le désespoir tout aussi réac que le bonheur. On peut avoir des moments de joie (l’expression « moments de grâce » ne lui convient pas), mais ça ne dure pas longtemps. Et il évoquera ces moments magiques qu’il surprend dans la musique (cf la main de la soprano britannique Patricia Kwella) ou sa passion quasi fanatique pour Haendel (qu’il dit être son meilleur ami), passion qui surprenait :  « Haendel vous montre des ciels étagés, des nuages extraordinaires […] le minéral, la lumière, la végétation sur les volcans d’Auvergne, un pied-de-nez à la lave et à la mort. Haendel est, pour moi, la survie ».

Ses collages sont le résultat de dessins réutilisés. Il disait que le collage rendait bien toutes les strates du travail par superpositions ; ces strates dont il parlait pour le dessin auparavant, ce sont des images qu’on ne voit plus dans la peinture, une fois achevée. Une de ses plus belles œuvres reprend Le livre de Job dont il a dit « avoir voulu le faire exploser » en reprenant tout à la gouache. Mais ses collages faits à partir de la reprise de dessins n’ont pas plus, ils ont choqué, dit-il. Pour lui le collage répond à une nécessité quasi charnelle, un besoin aigu et sensuel, « un peu comme quelqu’un qui est très affamé » et il sait de quoi il parle, car la faim il a connu ça.

Donner vie à une œuvre par assauts, élans incessants, recherche d’une nouvelle manière à chaque fois, c’est ça qui l’intéresse, non pas ce qu’il va peindre mais comment il va peindre. Il avoue que son seul problème est ce « rut permanent de la peinture » et surtout « qu’elle soit de plus en plus terrifiante ». Ecorché, il l’est, à l’image de ses tableaux qui sont, selon ses dires, fait de bouts de sa propre chair.

Graveur prolifique, il est le seul à travailler sans support, ce qui est très difficile. Dans l’entretien exceptionnel donné à Annick Duvillaret, productrice de France Culture, on voit la trace, le cheminement, y compris l’évolution malheureuse, l’acuité du trait, la griffe qui écorche et ce qui rend vivant son travail, comme des routes narratives comme dans les tableaux, ces tableaux qui chacun en contient dix.

La sculpture également témoigne de sa fascination pour l’anatomie née dans l’enfance « moi je travaille sur l’inavouable, pas sur l’illisible, mais sur l’irracontable ».

Passionné de littérature et frustré du fait de sa non maîtrise du français, il analysera souvent son œuvre comme une œuvre écrite, et ses discours autour de la littérature et de son œuvre comme écriture sont passionnants. Qu’il nous parle de ses six heures passées à peindre le matin, deux heures à dessiner le soir, ou de sa façon qu’il a d’aborder un dessin, sans idée préconçue, avec seulement comme objectif d’échapper un peu à la vie, même si c’est toujours dans un état de tension permanente, l’oeuvre quand elle arrive alors lui tombe littéralement dessus « comme une tuile ».

Moyen de s’évader de la vie et de soi, tout art, concède Dado, mène cependant à une auto-trahison car on revient toujours à soi et au monde. « L’art finit toujours par dire la vérité. »

Son œuvre témoigne de sa vulnérabilité face à la vie : « Je ne suis que ça, vulnérabilité et destruction. Les artistes ressemblent à leur œuvre. »

S’il refuse qu’on lui parle d’onirisme dans ses œuvres, il reconnaît sa difficulté à différencier rêve et réalité, et leur capacité prémonitoire : « je crois que mes dessins contiennent ce que Victor Brauner appelait « des signes avant-coureurs, des indications de choses qui vont arriver. »

Dado se raconte et c’est un pur plaisir, il raconte l’exigence de son travail, l’énergie qu’il y met, totale, viscérale, qui le fait pousser très loin ses possibilités « jusqu’à être essoufflé jusqu’à l’os… mais pour moi, c’est la mort aussi, ça me fait peur ».

L’effort est monstrueux et destructeur à mesure qu’il avancera en âge. « Je vais devenir ma propre peinture », dit-il. « ma peinture me fait tout en me défaisant ». Il sent ses personnages devenir vivants, absorber sa vie à lui. Mais il n’a pas le choix que de continuer car « la peinture, ce sont ses branchies ».

« Un tableau ressemble à un gouffre », sur douze mois d’exécution, « on a beaucoup reculer pour pouvoir avancer un petit peu ». Ca ne veut pas dire qu’il y tombe, mais qu’il y descend pour en remonter la lumière, cette lumière nécessaire « qui est le père ».

Les sujets d’un tableau pour être beaux doivent être vrais, peu importe si ce qu’on montre est atroce.

Ainsi au fil des entretiens donnés le plus souvent pour France Culture on avance dans son œuvre en sa compagnie. Des surréalistes auxquels il se défendait d’appartenir, il se reconnaissait une parenté mais, il ne voulait pas qu’on dise qu’il s’agissait de peindre un monde personnel, au contraire, ce qu’il peignait c’était « les préoccupations de tout le monde… le phénomène de la vie, les matières organiques et la mort, cela concerne parfaitement tout le monde ».

Il a peint des monstres d’un coloris verdâtre « sournois » qui mettent mal à l’aise, des couleurs organiques. Pourtant ce sont des couleurs parfaitement naturelles, fluides, viscères (ventre ouvert).

« L’horreur est circulaire, elle ne finit pas, jamais ».

Comme Kierkegaard qui écrivait debout, ce qui explique la vivacité de son écriture, Dado peint debout, dit-il. « Peindre debout, c’est comme avoir quelqu’un devant soi qu’on regarde dans les yeux ».

Son œuvre dit sa lucidité face à un monde violent où la notion de bonheur, de réussite, de carrière est selon lui « un piège à gogos » et où la seule réalité, la seule vérité demeure dans « se lever le matin, vivre chaque jour et se reposer chaque nuit. » Le reste pour lui est « pornographie » et « pure perversion ».

« Je suis enceint de la violence aussi mais cette peinture ne peut être faite que par un barbare des Balkans. Je suis un authentique peintre des Balkans ».

à la Une

Ecritures de soi, Ecritures du corps Actes du colloque de Cerisy sous la direction de Jean-François Chiantaretto et Catherine Matha Editions Hermann-2016, 26 euros, 300 p.

  Le corps et la sensorialité, omniprésentes aujourd’hui à travers les medias (blogs, réseaux sociaux) parfois jusqu’à la surexposition, voilà le propos de ce colloque, du corps somatique au corps érotique, du corps à aimer au corps à détruire. C’est ce dont il est question à travers différents champs, celui de l’écriture, celui de la cure, et dans les différentes cultures, avec anthropologues, linguistes, psychologues cliniciens, psychanalystes et écrivains.

Dans la première partie intitulée Ecritures, Jean-François Chiantarello dans son article « Présence et absence du corps dans l’écriture de soi : Martin Miller contre Alice Miller » y présente le rapport complexe et douloureux entre Alice Miller -dont l’oeuvre pourtant témoignait d’une véritable attention portée au corps de l’autre, de l’enfant, à son intime- et son propre fils Martin Miller, lui même devenu thérapeute, qui vient d’écrire un ouvrage « Du côté de l’enfant, une approche subversive de la souffrance humaine-L’essentiel d’Alice Miller ». Martin Miller revendique dans son essai biographique une double légitimité, d’abord comme « enfant maltraité de sa mère « victime muette et observateur de sa mère, puis « auditeur empathique de ses élaborations théoriques. »

« Un fils maltraité, écrit la biographie de sa mère maltraitante théoricienne de l’enfant maltraité », révélant au passage le passé de « fille maltraitée qu’elle a essayé de (se) cacher ». » Terrible auto-portrait d’une mère bien intentionnée, pleinement innocente puisque dans la reconnaissance de sa défaillance coupable et de son échec à sauver son fils.

Dans son article « Le pouls de la langue », Camille Laurens s’interroge sur l’intitulé du Colloque en mettant en parallèle « écriture de soi » et « écriture du corps », à savoir l’intime tel qu’il s’écrit est-il nécessairement corporel ?évoquant depuis l’époque classique la représentation du corps passé du « je pense donc je suis » au « je sens donc je suis » des Lumières qui a donné lieu ensuite au développement des journaux intimes où le « qui suis-je ? » devient intérieur, intime. Rappelant Montaigne, Rousseau ou Proust et la difficulté pour la langue, pour l’écriture de se passer de l’incarnation. « Ce qui méprisent le corps n’ont qu’à s’en défaire, ce qui les rendra muets » dit-elle citant Nieztsche. Il s’agit, précise Camille Laurens, ici de parler davantage de la manière dont nous évoquons le corps dans nos écrits (plutôt que du fait qu’on écrive avec son corps, ce qui n’est plus à démontrer).

Bien plus qu’hier le corps aujourd’hui n’est plus caché mais exposé, analysé, disséqué « corps endolori, corps souffrant, corps somatique », martyr parfois par ce que l’écriture de soi a souvent pour origine un trauma. (cf Artaud) et comme dans l’Art contemporain et ses performances extrêmes donc non pas le corps objet mais corps « dans sa vérité subversive du désir » (J Baudrillard). Dans cet article très intéressant Camille Laurens revient sur son propre travail d’écriture notamment à partir de son texte Philippe (POL) évoquant la mort de son bébé. Elle rappelle qu’il ne s’agit pas de décrire les fonctions du corps et de les exposer mais bien d’établir ce lien  « entre le monde et le corps de l’écrivain comme territoire non organique », mieux encore précise-t-elle, il s’agit en écrivant de faire corps avec la langue, « restituer dans le symptôme ce qui du corps a fait langage ».

« J’écris pour ranimer le corps de la mère, le corps de l’enfant, le corps de la morte et du mort. J’écris pour leur donner du souffle, j’écris pour retrouver le rythme du cœur et pouvoir revivre moi-même ».

Ce qui importe ce n’est pas ce que le corps ressent c’est ce qu’il a à dire.

Bernard Chouvier s’intéresse dans son article « Pessoa, écriture de soi et rêve d’écriture » à l’écrivain aux multiples hétéronymes chez lequel l’écriture est un « moyen de s’élever, grâce aux mots, au -dessus de l’inquiétante pesanteur des choses », « le bercement » des mots étant ce rythme sécurisant une « ruthmos » inaugural, « chacune des pages de Pessoa atteste de ce combat victorieux ». Homme du rêve, il puisera dans son humeur mélancolique l’énergie positive à la réussite de son art. « Ecrire pour lui c’est survivre ». un article encore passionnant sur l’empreinte des mots et le feu de la création sur le corps de l’artiste.

Claire Nioche Sibony est psychanalyste et maître de conférence. Elle propose une lecture de Pascal Quignard dans son article « Liaisons et déliaisons du corps de l’écriture ». Chez Quignard, nous dit-elle, l’écriture de soi est plutôt une écriture du « dé-soi ».

« Il y a peu de langue aussi construite aussi syntaxique érudite et latine que celle de P. Quignard… mais une langue toujours menacée de ruines ».

Liaisons et déliaisons psychiques ont leur origine dans le corps, dans la langue, dans le corps de l’autre (la mère) « la mère absente fut le cœur de ma vie » (Quignard).

La ruine (« je vais chanter ce qui est en ruines », dit Quignard), l’absence de la mère mais aussi la solitude et les livres. « L’écriture de soi ou du dé-soi est alors précisément ce par quoi se conquiert une nouvelle solitude » surgie d’une absence de l’autre , il y a alors réappropriation de cette solitude dans la joie « à la condition d’abandonner tout soi ».

« La lecture naît de la désintégration de soi à l’intérieur de l’autre » dit Quignard.

L’obéissance à la langue dont on dépend doit évoluer jusqu’à se « désarticuler », pour s’en affranchir, c’est la finalité profonde que Quignard appelle « rhétorique spéculative ». Entre liaison et déliaison « c’est le corps qui investigue dans le langage » (Quignard, Rhétorique spéculative) et le style de l’écrivain naît de cette tension.

Le travail de liaison serait « liaisons d’images, de métaphores où le corps de l’écrivain se trouve délié et affranchi de la tyrannie première du langage… »

Pour P.Quignard nous dit l’auteur de cet article, « l’écriture du soi implique un sacrifice du moi ».

Un article très touchant de Jacqueline Rousseau-Dujardin, psychiatre, psychanalyste, sur les lettres de Paul Valéry à Jean Voilier (pseudonyme littéraire de Jeanne Loviton) où l’on apprend que dans sa correspondance Valéry révèle d’autres aspects de sa personnalité qui ne transparaissent pas toujours dans son œuvre. Des aspects de sensibilité et de sensorialité dans une écriture où s’engage tout le corps et où se développe une passion, un engagement de tout l’être. Il s’interrogera sur ce qui serait advenu de lui s’il avait aimé cette belle inconnue de son adolescence autrement que d’un amour platonique et qu’il ne se soit consacré à cause de cela uniquement à l’Esprit ? Car l’amour absolu qu’il voue à J. Voilier rendra son écriture au sensoriel et à la sensibilité et dans son Faust il écrira : « Serais-je au comble de mon art ? Je vis et je ne fais que vivre. Voilà mon œuvre… […] Valéry qui écrira enfin qu’il a fait ce qu’il a pu mais surtout qu’il aura sous-estimé son cœur, le cœur qui l’emporte sur l’Esprit, précise l’auteur de l’article.

La seconde partie du colloque consacrée aux Sensorialités, s’ouvre sur l’article de Liliane Cheilan, professeur d’université. Il est question du corps dans la bande dessinée autobiographique. On revient à la complexité de l’humain dans chaque individu, thème et objet d’introspection. Il y est question entre autres de la créatrice belge Dominique Goblet qui évoque dans son Faire semblant c’est mentir, son besoin de se libérer d’un souvenir obsédant de maltraitance subie enfant et d’un besoin maladif d’en parler autour d’elle.

Faire parler l’image de façon symbolique ou de manière plus sensuelle comme chez Sylvie Fontaine (Le Poulet du dimanche) est souvent très efficace pour montrer ce qui ne peut se dire facilement.

Dans « Le Corps voyant dans l’oeuvre de Maupassant », Jacques Dayan, psychiatre et professeur de psychopathologie, écrit : «  Toute écriture est une écriture de soi. Quand elle ne montre pas elle indique, quand elle n’indique pas, elle trahit. Le corps tout entier écrit… » Le corps ici est celui de l’action. « Ce sentiment de l’effort pour être et créer dont le corps est la clé et la source précède la naissance de la psychanalyse ».

Chez Rimbaud comme chez Nietzsche précise J.Dayan « tout comme chez Maupassant le chemin vers la connaissance de soi passer par l’effort et la volonté » et Maupassant qui a si peu théorisé son art aboutit à une abolition des frontières du réel jusqu’à l’aveuglement nous dit J. Dayan.

Une belle étude, un article passionnant qui revient sur l’histoire familiale de l’écrivain, ses liens intimes avec Flaubert, son tuteur intellectuel. Inceste, adultère, éviction du père, narcissisme, identité, thème du double et du miroir, frère aîné mort un an avant sa naissance, créent un environnement aux contours incertains, angoissants, un tout signifiant pour dire l’importance et la place du corps (cf Le Horla).

Ghyslain Lévy nous entretient de « L’écrit de la voix, entre invisibilité et virtualité sur quelques variations autour de « Aimer mais comment ? » de J.Rousseau-Dujardin », et évoque à travers le cinéma et la littérature notre relation à l’autre à l’ère cybernétique. Prenant tour à tour pour exemple le film 10000 kms de l’Espagnol Carlos Marques-MArcet (2014) le récit de Duras Navire Night en contrepoint puis le film de Spike Jonze Her (2014).

« Une nouvelle solitude est en train de naître qui sous l’alibi des relations interactives virtuelles s’ouvre sur un nouveau rapport au temps, le temps de la téléprésence qui n’est ni du temps biologique ni du temps de la subjectivité psychique ».

L’auteur conclut sur cet exemple glaçant qu’est le film Her :

« A l’heure des implants électroniques dans le corps, la voix féminine du cyborg ne pourra-t-elle pas bientôt être elle-même greffée dans la peau du connecté amoureux ? « L’avoir dans la peau » ne sera plus désormais une métaphore. Qu’en sera-t-il dès lors d’un nouveau discours amoureux ? »

Isabelle Lavergnas, psychanalyste et professeure de sociologie, dans son article « Le corps exorbité » s’attarde sur « les expériences d’étrangéification à soi-même dans lesquelles le corps est devenu pour le sujet une instance interne/externe, un Moi/non-Moi inquiétant, voire révulsif et haï ». Elle s’appuie sur l’intertextualité entre interrogation clinique et œuvres de création dans le cadre de la cure psychanalytique et notamment dans les œuvres figuratives et la pratique de l’auto-portrait, en particulier quand le corps y est souffrant comme chez Frida Khalo mais également dans l’oeuvre de l’artiste finlandaise Hélène Schjerfleck.

Recours fréquent dans l’oeuvre de Didier Anzieu (cf sa théorie du « Moi-peau ») qui a écrit : « La détermination précoce du destin de l’enfant « bénéfique ou maléfique » s’effectuant par la médiation des soins reçus et dans le don fait par la mère de la peau qui fut, lors des soins premiers communs à l’enfant et à elle ». L’étude émouvante de Frida Khalo ici, démontre combien l’auto-portrait l’a aidée « à juguler une douleur physique incommunicable ». Trauma physique chez Khalo, effondrement dépressif chez Hélène Shjerfleck qui dit l’effroi d’un « unheimlich », dans l’étrangeté à soi et le vacillement identitaire.

La 3e partie consacrée aux Cures analytiques, Catherine Matha, psychologue clinicienne, psychanalyste, présente son article « L’intime dans le transfert : du corps à l’écriture ». Sur l’intime et le sensoriel, C.Matha reprend quelques cas de cures, celui par exemple d’une adolescente famélique (et privée de mère) qui se dit elle même : « comme anesthésiée » qui condense, selon elle, l’expression de la haine de soi, l’inquiétude exprimée faisant écho à ces mots de Pessoa :  « J’éprouve seulement de la peine de ne pas être quelqu’un capable d’en ressentir ».

En passant par l’écriture, la jeune fille dira : « Ecrire cela fait exister l’autre mieux, j’autorise l’autre à exister et ça me permet d’exister mieux moi aussi » dans une écriture intimement liée au processus analytique qui interroge « les liens entre écriture, marquage corporel et inscription psychique » et enfin prise de conscience à la fin de la cure de la relation morbide qu’elle a entretenue avec sa mère (dont elle a attendu une caresse impossible puisque mère décédée très tôt). Un cas clinique qui dit « la puissance des ancrages sensoriels dans le soutien et l’animation de la vie psychique » chez cette jeune femme au « corps comme anesthésié » vécu comme étranger.

Claire de Vriendt-Goldman, psychiatre et psychanalyste, dans son article « Ecrit originaire de soi : fils sensori-moteurs et émotionnels dans la trame psychique » oriente sa réflexion sur la genèse du psychisme « depuis l’origine » dans son travail clinique avec les bébés, les enfants et leurs parents dans le cadre psychanalytique et étudie les «premières traces sensori-motrices et émotionnelles constitutives de la trame psychique » dans la relation mère-Infans, autour de quelques référents de bases tels Winnicott qui « insiste sur l’importance du geste, de l’activation motrice comme émanation authentique du soi ».

Avec « Empreintes », Mireille Fognini, psychogue clinicienne et psychanalyste, nous propose un scénario de clinique-fiction.

Dans « Etranger parmi les siens », Elsa Ponce, psychologue clinicienne, doctorante s’interroge sur la création d’intime énigmatique au cœur de la relation analytique. Y-at-il dans la cure un espace pour l’écriture de nos corps dans la complexité émotionnelle de relations traumatisées, lorsque les individus s’engagent dans des contrées ignorées voire étrangères.

« Vies imaginaires d’Elisabeth Leprince, Ecrire avec et contre la psychose » de Françoise Neau explore le cas d’E. Leprince qui, en séance dit ne comprendre que sa langue, écrit beaucoup, s’acharne à décrire, lister, archiver, dire le monde dans une activité délirante « dont le transfert va se saisir ».

« Ecrire est un geste qui engage le corps autrement que dans l’interlocution de la parole ».

« Si je ne vous écris pas, ça me bouffe de l’intérieur », écrit-elle à sa thérapeute.

Dans la dernière partie, intitulée Cultures, l’article de Georges-Arthur Goldschmidt s’intéresse au mouvement des jeunesses allemandes « Wandervogel » (oiseaux migrateurs). Y est évoquée la question du corps et l’obsession de la pureté et de l’eau claire, de la nourriture simple et de la vie au grand air comme aspect fondamental du problème allemand. Un article passionnant sur la manière dont le nazisme a pris place.

« C’est par la jeunesse que les dictatures se mettent en place et le nazisme eut pour base le détournement des mineurs[…] Ces six derniers mois de 2015, illustrés, si on ose dire, par les jeunes djihadistes montrent l’extrême actualité d’une question, disait-on, rebattue ».

G.A Goldschmidt retrace la naissance de ce mouvement de jeunesse le wandervogel (Les oiseaux migrateurs). Il y avait d’un côté le pouvoir érotique du Wandern et de l’autre le corps refoulé qu’il convient de dresser.

Mais par cette culture du corps « avant tout militaire où le corps devait se durcir pour devenir un instrument servant l’exercice du nazisme », il s’agissait de « développer la sauvagerie disciplinée telle qu’en effet on l’a vue à l’oeuvre et telle que l’a fait Daesh, la sauvagerie, la violence et le meurtre érigés en principe ».

Gilles Bibeau, évoque quant à lui dans un article passionnant intitulé Construction vagabonde d’un mythe de l’américanité : Jack Kerouac et Neal Cassidy », la vie et l’oeuvre de Jack Kerouac dont le travail d’écriture fut à la fois un travail de restauration identitaire et une entreprise de rédemption, sachant combien l’écriture a été un élément de survie dont l’oeuvre pourtant l’a anéanti. Présenté comme icône d’une génération, le mouvement Beat Génération, avec On the road, « il reçut cette célébrité comme une condamnation ». Son œuvre dans la lignée d’un François Villon ou d’un Genêt à l’américaine mais surtout son écriture novatrice à la prose spontanée si intimement liée à sa vie lui a fait connaître un succès fulgurant auquel il n’était pas préparé. La Beat Génération dont Kerouac, Ginsberg et Burroughs furent les figures fondatrices brisait les formes littéraires existantes et développait un nouveau style de roman largement autobiographique, mêlant critique sociale réflexion philosophique, surréalisme à l’américaine et élément de mysticisme oriental, nous rappelle Gilles Bibeau.

« Je suis convaincu qu’il faut lire Kerouac comme un écrivain mystique qui s’est engagé à travers l’écriture, sur un chemin semblable à celui d’un Sadhana ». Un écrivain qu’on a considéré comme fou, violent et alcoolique mais qui en réalité vivait dans une détresse extrême, engagé résolument dans l’une et l’autre voie, celle du voyage et de l’errance et celle de l’exploration religieuse catholique et bouddhiste.

« Pour Kerouac, écrire c’était vivre et vivre c’était écrire ».

« Traces sensorielles dans un travail de culture en souffrance » par Ellen Corin, psychanalyste, professeur d’anthropologie et de psychiatrie, interroge la question de l’origine de la blessure dans le récit de soi.  Est-ce « une blessure de l’origine ? Une blessure de mort ? Celle du pulsionnel ? Comment parler du commencement ? Du avant le commencement, d’avant les mots… ? » Les mots qui ne sont que la trace de la souffrance mais la chair des mots, leur souffle, la voix. « A un certain moment de la cure analytique l’enjeu va être de faire une place à ces représentations sensorielles et de trouver les mots qui les rendent figurables. »

L’art contemporain accomplit ce trajet en mettant en œuvre la chair des mots ou en faisant appel à des images au plus près d’une sensorialité première. Elle prend pour exemple Marguerite Duras et l’épuration d’un texte à un autre (ici Barrage contre le pacifique et L’Amant, qui raconte la même chose).

« Les livres sortent après de longs, d’infinis silences » dit M.Duras. Pour autre exemple les dessins du peintre yougoslave Velickovic habité par les scènes de violence du Belgrade de son enfance. Velickovic qui dit que sans le dessin, il assommerait le monde, et le dessin comme nécessité quotidienne donc.

Dans « La Parole voilée : quelques exemples iraniens », Anne Roche, professeur émérite de littérature contemporaine et écrivain, envisage l’écriture du « sensoriel »par des exemples pris dans la littérature iranienne et une culture qui au contraire de ce qui a été dit précédemment ne surexpose pas le corps mais le dissimule et est bien l’objet de divers interdits. Elle interroge sur la question de l’écriture de soi dans ces cas précis et propose d’élargir la dimension d’auto-représentation et d’authenticité que suppose le genre. Elle précise que la plupart des écrivains écrivent en exil et ont pour point commun « la parole en situation de contrainte voire de violence ».

La religion, obsédée par le corps, tient une place importante dans cette littérature où le corps de la femme est dissimulé, dans un univers fait de complicité féminine et où les interdits évidemment sont intériorisés.

La sensorialité y a sa place dans des sensations liés à l’enfance et à la nature. « Les solutions d’écriture » passent alors, pour dire le corps, le plus souvent par la poésie et ses images. Prenant pour exemple entre autres nombreux, l’auteur Shahrian Mandanipour, elle écrit : « l’auteur désireux de parler d’amour sans encourir la censure pioche d’abord dans la poésie classique persane dont le lexique est notamment botannique : les seins de l’aimée sont des grenades, son sexe une jacinthe… », au risque comme l’évoque l’auteur de « En censurant un roman d’amour iranien » de rendre le roman incompréhensible : « j’ai étouffé et étranglé tant de phrases que mon roman […]n’est plus cohérent ». On suppose ironiquement que l’écrivain doit être capable d’écrire « une histoire d’amour islamiste. Et si elle se trouve post-moderne eh bien tant mieux »…

A ce niveau le roman devient politique et « il devient de plus en plus apparent , sous le badinage auctorial, que l’écriture du corps est elle-même politique. »

L’article de Fabrice Mourlon, « La place du corps dans les récits des survivants du conflit nord-irlandais » exprime la difficulté et le danger de recueillir la parole de personnes traumatisées dans les sociétés post-conflits pour quiconque comme il l’a fait pour son étude n’est pas formé à les recevoir.

Lecteur-chercheur, il explique la distance difficile mais nécessaire, la fatigue psychique qui peut s’insérer dans son propre corps à la lecture de ces témoignages et rend compte ici du travail élaboré.

Enfin, en postface, Janine Altounian, essayiste et traductrice, dans son article « Lors d’un héritage traumatique, l’écriture de soi inscrit implicitement des corps absents, violentés ou en détresse » évoque le génocide arménien avec des exemples émouvants et notamment les orphelins marqués par l’absence de représentation ou d’identification à des parents non-présentables, où seule l’écriture pour ceux des héritiers qui le peuvent peut « opérer un déplacement de ce rapport ambigu à des attachements étouffants en le dégageant peu à peu de la gangue des sensations où ils étaient enterrés vivants, à vrai dire enterrés vivants. »

Il s’agit alors d’écrire pour inscrire la mémoire des corps violentés ou absents.

 

Arbres d’hiver

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Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement.

Posé sur son buvard de brume

Chaque arbre est un dessin d’herbier –

Mémoire accroissant cercle à cercle

Une série d’alliances.

Purs de clabaudage et d’avortements,

Plus vrais que des femmes,

Ils sont de semaison si simple !

Frôlant les souffles déliés

Mais plongeant profond dans l’histoire –

Et longés d’ailes, ouverts à l’au-delà.

En cela pareils à Léda.

Ô mère des feuillages, mère de la douceur

Qui sont ces vierges de pitié ?

Des ombres de ramiers usant leur berceuse inutile.

Winter Trees

The wet dawn inks are doing their bleu dissolve.

On their blotter of fog the trees

Seem a botanical drawing –

Memories growing, ring on ring,

A series of weddings.

Knowing neither abortions nor bitchery,

Truer than women,

They seed so effortlessly !

Tasting the winds, that are footless,

Waist-deep in history –

Full of wings, otherworldliness.

In this, they are Ledas.

O mother of leaves and sweetness

Woo are these pietas ?

The shadows of ringdoves chanting, but easing nothing.

Arbres d’hiver-Sylvia Plath

Traduction Françoise Morvan, Poésie/Gallimard