Brasier

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Acrylique A4

Demande à la flamme
pourquoi elle brûle

les mains sur le feu
je suis né pour vaincre.

Paol KEINEG, Lieux Communs, Gallimard.

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Elderic et le livre des mondes -extrait

dessin Hélène bleu

Chapitre 27: Le murmure des pierres

« N’importe où, pour l’amour du ciel, pourvu que je n’entende plus vos murmures »Webster

©dessin Hélène Hatier

Nous avons retrouvé les champs de maïs bleu qui entouraient le labyrinthe et menaient de l’autre côté de la forêt de nulle part. Les traverser jusqu’au labyrinthe et reprendre celui-ci en sens inverse pour retrouver nos trois amis : Swiz, Bart et Staph. La suite serait un jeu d’enfant. Allongés dans les hautes herbes à l’abri des regards je racontai mes aventures dans la bibliothèque sacrée à Souleyman. Il me raconta son calvaire : le supplice du fleuve de l’oubli….

̶ Vraiment ! Lui dis-je, le supplice de l’oubli… ? Mince alors, moi qui m’attendais à y être confronté… je suis bien content d’y avoir échappé mais… suis peut-être curieux… dis moi donc ce que c’est…! Je suppose que le but de la sorcière était de me faire oublier toute trace du contenu des manuscrits et…. Souleyman secouait la tête d’un air navré et réprobateur :

̶ T’es trop mon frère ! dit-il, ah ça, oui, t’as évité le pire, j’ai cru qu’c’en était fini pour moi… Et t’es arrivé… encore une fois, mec, t’es toujours là où y faut… Le nuage d’oubli, au début, c’était… comment j’peux te dire ça ?… un peu comme du coton, tu vois, zarbi, le brouillard total. Ça m’a pris pendant la nuit, j’dormais pas, un vrai cauchemar, mec. D’un coup, c’est d’venu tout froid autour, y g’lé, j’sentais la terre mouillée sur moi, comme si j’étais enterré vivant, ouaille. Après c’était brûlant, y avait des flammes, l’enfer, frère, l’enfer… J’étais comme dans un four à donf genre 200°. Je m’disais : waouh c’est les flammes de l’enfer ! C’est là qu’j’vais aller pour toutes les bêtises que j’ai faites ! En enfer ! Pour sûr !

̶ Et après ?

̶ Après ? Un grand froid glacial dans ma tête, les jambes, les bras, la poitrine, le ventre, ça montait, ça descendait. J’avais la fièvre, j’tremblais, j’fondais, à grosses gouttes. D’un coup, j’me suis senti vieux, vach’ment vieux. Et après ça, le calme, encore le coton… C’est là qu’ t’es arrivé, j’crois qu’j’allais plonger dans l’eau du fleuve, c’ui de l’oubli…

̶ Le Léthé ! dis-je doucement… le fleuve des enfers…

̶ … ?

̶ Le Léthé c’est le fleuve qui coule aux enfers, les âmes errantes s’y promènent pour oublier tout de leur vie terrestre…

̶ Ch’ais pas c’que c’était frère mais, après t’es arrivé… juste à temps, encore…

Je l’écoutai, impressionné mais calme. Au fil de sa narration, Souleyman se détendait. Son discours se faisait plus fluide, moins heurté, plus métaphorique aussi, même son vocabulaire était différent. Je découvrais qu’il pouvait se laisser porter par les images de son expérience et lui donner une couleur plus belle que l’horreur qu’il avait pu vivre :

̶ Le nuage de l’oubli, tu vois c’est… comment j’peux dire… un long fil rouge dans l’milieu du ciel, comme du coton brûlant, c’est, c’est comme une grande bouche qui veut t’bouffer…

Souleyman ouvrait grand ses bras pour essayer de décrire ce quelque chose à quoi il avait été confronté et dont les lèvres brûlantes l’avaient effleuré.

̶ Mais, t’sais quoi ? continua-t-il, j’ai lutté, frère… j’tenais bon, tant que j’pouvais, j’essayais d’garder les idées claires, mes forces elles foutaient l’camp, j’les sentais filer. Alors j’ai pensé : reste calme, surtout reste calme…  J’pouvais plus alors j’ me suis mis à prier, mec, j’ai prié, comme quand j’étais gosse, avec ma mère, tu vois, on priait le soir… J’’ai prié les prières de ma mère… C’est là que je les ai entendues….

̶ Entendues ? quoi ? les prières ?

̶ Non, pas les prières, t’es ouf, les voix, les pierres, les murmures des pierres, les murs de ma prison, i’causaient entre eux, j’t’jure. Au début, j’pensais qu’c’étaient les p’tits gars que t’as vus là-bas dans la zonzon. Après j’ai compris que non, j’ai pensé « ça vient de dehors ». J’ai pigé après que c’était aut’chose, c’étaient tous ceux qui s’étaient laissés bouffer par le nuage d’oubli. Ils sont dans l’mur, mec, t’entends, ça veut dire que leurs âmes, elles sont toujours là, dans les pierres, et ces murmures, ces murmures, ‘tin c’est trop flippant, trop flippant mec, trop flippant ! t’sais quoi ? même les flammes de l’enfer j’les aurais préférées en vrai, que d’les entendre… tu piges, frère ?

Je ne savais que répondre. Le récit de l’enfer qui avait été le sien me laissait admiratif. Souleyman était un gars bien, je n’en avais jamais douté malgré tout ce qu’il m’avait raconté de sa vie d’avant. Et là je me dis qu’il était vraiment un héros.

̶ Pourquoi j’y ai échappé ? dis-je un peu maladroitement au lieu de répondre à sa question. À quel moment dis-tu y avoir été confronté ?

Au lieu de me répondre, Souleyman réfléchissait en comptant sur ses doigts le nombre de jours qu’il avait passé dans les geôles…

̶ Suis resté dix lunes dans c’trou, ch’ais pas quand j’ai été emm’né ici… j’ dirais que ça m’a surpris dans mon sommeil, après j’ai entendu qu’on t’am’nait ici…

̶ Qu’as tu dis ? Tu savais ma venue ? Comment est-ce possible ?

̶ J’les ai entendu, les gardes, y parlaient d’un homme-petit, qu’on d’vait lui faire passer l’épreuve de l’oubli…

̶ Ah tu vois ! Mais ça ne me dit pas pourquoi j’y ai échappé !

̶ P’t’te… qu’i’z’ont pas eu l’temps, ou comme tu t’es pas arrêté d’ causer….

Je fronçais les sourcils, vexé de me voir traité de bavard.

̶ Arrrgh, mais non, t’es trop, me lança Souley, j’veux dire que les mots c’est ton arme à toi, avec ça t’ les as endormi, j’dis ça moi, ch’ais pas…

̶ Mais oui tu as raison, ensuite Léonard était là, au moment où je commençais à tomber de sommeil et m’a guidé une fois de plus.

̶ C‘est génial ! Tu es génial, Souleyman ! Je suis génial ! Tout est si merveilleux !

̶ Eh là, t’emballes pas, frère, on a d’la route, on n’est pas arrivés encore !

Je regardai Souleyman, ravi et confiant désormais.

Bientôt, nous serions à bon port…

©mjdesvignes

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diamant

comme un diamant ou une eau jaillissante…
en devenir

IMG_20180918_080335Acrylique sur toile, 40×40

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Pastel, 30×40

 

dans le ciel buée blanche au levant buée
rose au couchant Vénus marque le plus haut
la bouche d’ombre a mangé saint jean et moi
chassé par le noir de la chapelle grecque
je suis seul sur la passerelle de planches
j’attends la fin et l’autre commencement

Le reste du voyage, B.Noel, POL

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AVERROES ou le secrétaire du diable Gilbert Sinoué Editions Fayard, sept 2017

Sinoue

AVERROES ou le secrétaire du diable

Gilbert Sinoué

Editions Fayard, sept 2017

« Venus des étoiles, descendent des parfums enivrants et résonnent des mélopées anciennes, tandis que, adossée aux remparts de la Ville rouge, la nuit parle à ma mémoire.

Je suis venu comme l’eau.

Je suis venu comme le vent.

Bientôt, l’aube lancera dans la coupe des ténèbres la pierre qui fera s’envoler les étoiles.

Qui suis-je ? »

C’est sur ces mots que s’ouvre la longue confession d’Averroes, narrateur de cette biographie romancée et poétique où l’on retrouve le parcours de ce grand penseur de l’islam des Lumières, un Islam éclairé « marqué par la volonté de concilier foi et raison », la philosophie et la Révélation, Aristote et Mohamad.

Le récit est construit en aller-retour depuis sa naissance et à travers les siècles marqués par l’empreinte qu’a laissé cet illustre philosophe. Né à Cordoue, en 1126, il dit écrire pour son fils Jehad, pour le mettre en garde contre l’intolérance dans laquelle s’enfonce le monde et contre l’obscurantisme, les dérives et les mauvaises interprétations du Coran.

Jehad aura pour mission de remettre ces mémoires en mains propres à Ib’n Arabi.

Jusqu’alors, chrétiens, juifs et musulmans vivaient en harmonie, les femmes marchaient à visage découvert, et c’était les hommes qui portaient le voile comme une marque de noblesse. On est en 1106 quand survint l’orage, par le fait d’ un berbère nommé Ib’n Tûmart considérant qu’il était le seul interprète infaillible du Coran, et ne reconnaissant que deux lois, l’épée et le Coran. « Le personnage prêchait le retour aux sources de l’islam, blâmait le luxe des habits et brisait partout où il les rencontrait les instruments de musique et les amphores de vin. »

Toute sa vie, Ib’n Rochd (Averroes) fut contraint de frayer avec ces personnages extrémistes, estimant que seul comptait sa pensée et sa vision philosophique.

1148 de l’ère latine, les nouveaux conquérants, les Almohades, contraignent les juifs à l’exil ou à la conversion et apparaît alors le refus de reconnaître à l’autre le droit de penser différemment.

« Ni les arbres, ni les fleurs, rien dans la nature n’est double. Il n’existe pas de jumeaux parmi les arbres ».

Douze ans après la mort d’Averroès, à Paris, Saint-Thomas d’Aquin écrit son Contre Averroes, le jugeant hélas sur un seul de ses ouvrages qui plus est, dans une version latine, issue d’une traduction arabe, elle-même tirée d’une traduction syriaque d’un texte grec à l’origine, et dit  : «  De toutes les erreurs, la plus indécente est celle qui porte sur l’intellect ». Une hérésie, en effet, court à Paris qui tire son origine des thèses du philosophe Averroès, celui-ci affirmant avec Aristote que l’intellect est séparé du corps.

« Notre intention est de démontrer que l’averroisme est un égarement philosophique »

Selon Averroès, l’homme ne serait pas capable de penser, sa pensée lui serait soufflée par une entité supérieure et il n’aurait de vie que durant son temps terrestre.

Averroès a étudié la médecine auprès de Abubacer, à Grenade, lequel boit du vin, ce qui choque Averroes et fait rire l’illustre médecin qui lui rappelle le verset XLVIII,15 (Il y aura des ruisseaux d’une eau jamais malodorante, et des ruisseaux d’un lait au goût inaltérable, et des ruisseaux d’un vin délicieux à boire ) et dit  : « « J’appartiens aux croyants qui estiment que certains versets sont circonstanciels »

Averroes refuse le « c’est écrit » (Mektoub) fataliste et rejoint en ce sens encore Aristote : « Les mouvements de la nature qui surviennent ne sont dus qu’au hasard, et ne sont en aucune façon l’oeuvre d’un être tout-puissant qui gouverne et ordonne ». Tout comme il refuse la théorie d’Ibn Maïmoun qui dit que seul Dieu décide qui doit vivre et qui doit mourir.

Au détour de ces mémoires poétiques, on rencontrera le sulfureux Empereur Frédéric II, et son amitié avec le mathématicien Fibonaci, mais aussi le traducteur d’Averroes, Mickaël Scot.

En conteur toujours, G. Sinoué entraînera le lecteur dans les amours passionnelles du philosophe avec la très libre et érudite Lobna qui lui ouvrira sa magnifique bibliothèque. C’est avec elle qu’il lira et se laissera envoûté par « Le Traité de l’âme » de Aristote. C’est elle qu’il voudra épouser qui le repoussera, disant : « Sais-tu ce qui est écrit dansle Coran ? « Vos épouses sont pour vous un champ de labour ; allez à votre champ comme et quand vous le voulez « . Je ne me suis jamais considérée comme un champ de labour. »

C’est sous la tutelle d’Avenzoar qu’il poursuivra ses études de médecine et sera fasciné par la dissection des cadavres (actes blasphématoires aux yeux de l’Islam) retranscrits dans le « Taysir ».

Mais les Almohades et leurs discours rigoristes règnent sur Al Andalus, et on cache les livres qui traitent de philosophie.

Après la médecine, il étudiera avec passion la physique, l’astronomie et surtout la jurisprudence qui lui vaudra sa popularité.

Il consacre également beaucoup de temps à l’étude du Kalam (théologie musulmane), l’une des plus anciennes écoles sunnites. Mais il s’indignera du contenu de ce texte et écrira son Contre-Kalam, ne supportant pas ces croyances selon lesquelles Dieu serait doté de tout pouvoir sur les êtres.

Lui et sa famille sont adeptes d’une école plus libérale, l’école malékite.

« Nul livre n’existe sur la terre qui soit plus proche du Coran que le Muwatta de Malik ».

« La religion ne doit pas être autre chose que la vérité expliquée par la raison » et « au regard de la charia, la philosophie est une activité non seulement recommandée, mais obligatoire […] uniquement pour ceux qui sont aptes à la pratiquer ».

Accusé d’avoir écrit un ouvrage athée et hérétique, désigné comme « secrétaire du diable », pour avoir tenté d’expliquer que le Très-Haut n’est pas responsable de la pluie et du beau temps, la vigueur ou la noblesse du vent, puis envoyé auprès du calife, chef des almohades, Al-Mû’min, pour étudier l’astronomie (et « résumer en un seul volume afin de transmettre les douze volumes de l’Almageste) Averroes, de même qu’Aristote ne croyait pas à la résurrection de l’âme, pour lui, seul le monde dure, seul l’intellect universel est immortel.

78 ans après la mort d’Alverroes, l’archevêque de Cantorbery rapprochait les écrits d’Averroes de ceux de St Thomas d’Aquin.

Eternité du monde, négation de la providence universelle de Dieu, unicité de l’intellect pour tous les hommes et déterminisme, au fil des siècles les écrits d’Averroes ne cessèrent d’être déniés, condamnés et lui même vécut toujours avec la crainte pour sa vie, celle de sa famille, et celle de ne pas être compris.

Marie-Josée Desvignes

Gilbert Sinoué, conteur magnifique, à qui on doit de grands succès parmi lesquels Le livre de saphir, L’enfant de Bruges ou encore Inch Allah , il est également scénariste et dialoguiste.

L’un de ses romans, « Des Jours et des Nuits » a fait l’objet d’une adaptation télévisuelle. Il aussi collaboré à l’écriture d’un feuilleton :La Légende des trois clés. Le Livre de saphir a reçu le Prix des libraires en 1996 et Les Silences de Dieu a reçu le Grand prix de littérature policière en 2004.

article publié précédemment à La cause littéraire

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L’automne

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L’Automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante,
Folle du sang des fruits et du sang des baisers

Renée Vivien, L’automne in Cendres et Poussières, 1902

Pastel A4

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Appels

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Entre le masque de brume
et celui de verdure,
voici le moment sublime où la nature
se montre davantage que de coutume.

Rainer Maria Rilke, Vergers, Poésie/Gallimard

Pastel A4

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couleurs automne

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Pastel, format 24×30

« De l’automne jauni qui tremble dans le bois dételé
Il demeure une étrange mélancolie
Comme ces chaînes qui ne sont ni pour le corps ni pour l’âme
… »
Les Poésies, Georges Shehadé, Poésie/Gallimard

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du rose et des matières

Acrylique sur toile 30×40

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… quand l’ombre était rose, c’était moi qui tenait la main du soir…
extrait de Blue note pour un hêtre, à paraître…

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Arbre (extrait 2)

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Dans le désordre aujourd’hui, voici un nouvel extrait du chapitre intitulé « Arbre » in Mon corps est une île » (en cours) :

Alors le souvenir est là, au bord de tes lèvres, ses rivages noirs. C’est un mur blanc de pierre, un trop plein d’inexprimé, mais qui bouge, s’agite. C’est un rideau soyeux où glissent les images. Avant de remonter et d’en atteindre la cime, il faut descendre toujours plus profond. Sa brèche silencieuse d’une extrême perméabilité sensorielle est recouverte d’une épaisse fourrure. Tu tâtes le fond. La lumière s’y dépose, les effets de parhélie s’intensifient. Et il y fait froid, plus froid que dans aucun antre le plus obscur. Le temps s’efface, l’espace n’est plus, tu es pourtant là, dans ton lit, immobile, lit d’algues et de sang aux bras solides qui t’enserrent et te retiennent.

Entends les voix de l’arbre libérer l’épaisseur des songes de tes nuits indigos. Dans l’explosion silencieuse de la nébuleuse soudée à l’enlisement logomachique des rets rouges et spasmés de ta voix épuisée et lasse de chercher, l’indicible rejoint le dicible. La force invisible de l’arbre vibre ; tout bouge, monte et s’évanouit dans les mille chatoiements du feuillage.

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Arbre (extrait 1)

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Où se prolongent les paysages, « il y a un arbre en chacun de nous ». L’œil n’est plus seul à en connaître le sens. C’est le corps ou c’est l’œil qui commande, pris entre vivacité et sauvagerie, le pousse vers des lieux aux limites floues ou mal définies, dans des courses sans fin d’une violence infinie. Pas de repères dans cette sauvagerie, pas d’ordre, pas de règles, des espaces déconstruits qui ne se laissent pas maîtriser.
(Mon corps est une île, work in progress)

Acrylique A4

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Mon corps est une île (récit) extrait 1

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Acrylique 30×40

 

21-Sources

L’eau de tes rêves a dissous la pierre du silence, l’eau de tes larmes en a érodé tous les secrets. Toute source d’eau te met au diapason de toi-même. Fait vibrer ton âme, chaque fois que tu es à son contact. Qu’elle coule d’une rivière fraîche et tonique, au pied d’une montagne, qu’elle reflue sur le sable chaud, elle diffuse un vertige, un rêve, des fulgurances que tes sens en éveil captent et recueillent, ces fulgurances se déversent en ondulations mystérieuses, secrètes comme des ondes électriques chargées d’harmonie et de beauté, d’une volupté infinie.
C’est fluide et nébuleux, d’une blancheur de ouate, tu en ressors étourdie.
Dessiner, peindre ces métamorphoses, fixer des variations gazeuses, rendre un ciel plus vaporeux, plus liquide, esquisser une mer plus éprouvée, plus tourmentée, poser un arbre dans la kyrielle des jours, emplir d’une énergie triomphante et stable cette force naissante, vibrionnante. Ce sont expériences qui élargissent ta conscience, captent ta joie, augmentent le mystère qui t’appelle.
Ecrire a ce même pouvoir dès lors que tu saisis le sillon à creuser juste avant le flamboiement ; dans l’humble traversée des silences, dans l’ivresse des profondeurs océaniques, tu accueilles l’instant insaisissable…
La mer est ton héritage séculaire, elle te contient et t’enveloppe. Tu es elle. Elle est toi. Tu dis : Mon corps est une île. Tu es ce bout de caillou qui accepte toutes ses caresses comme toutes ses gifles. Tu te déplaces en son sein. L’élément est sauvage, sans tendresse mais délicieusement voluptueux, tu cherches ton équilibre à son contact. Dans sa solitude, tu retrouves ta complétude. Sa mythologie est la carte de tes émotions, contenues, contrôlées. Sa violence t’est familière, tu ne la crains pas, tu pourrais t’y noyer. L’homme de la mer ne prend pas la mer, il se laisse prendre, en esthète, il est homme averti et prudent. Toi, tu la provoques, la harangues, la défies. Tu respires ses embruns, t’en emplis les poumons à les faire claquer, tu écoutes le ressac et le vrombissement des flots, les grincements des brisants, les reflux des galets qui claquent et s’entrechoquent. Tu es chacun de ses dispersements.
Nager et écrire, même ressource, même consentement à te diluer, t’effacer, te dissoudre ; l’eau est ce lieu où tu te révèles, ce lieu que tu as cherché toute ta vie.
Il te faut de l’espace pour t’épanouir, ton corps n’existe que dans cette unicité que tu formes au milieu de l’immensité fluide et impalpable. Comme l’arbre qui se découpe dans la lumière, comme la flamme de l’allumette qui se consume au milieu de la nuit, comme ce détail au bas d’un tableau de maître, un pied, un petit chien, les œufs cassés de Greuze (renvoyant à la virginité perdue), ou fragile, vulnérable voire inutile, une larme, la perle à l’oreille de la jeune fille, clin d’oeil surprenant parfois, désir profond de l’artiste. A la recherche d’un rythme oublié, différent de celui qu’on t’a toujours imposé, un rythme secret qu’une solitude impérieuse comme l’est celle de l’artiste, ou du mystique, pour descendre dans les méandres de l’être.

24-Sensualité

Minuit, midi. Toute heure cherche ta tendresse et tes bras qui enserrent ce dehors de toi qui t’appelle comme un défi. A conquérir le miel, l’eau, le sel, la saveur d’un été, l’humide d’une bouche, la liqueur d’une langue dans chaque repli de ton corps. Tu as cette gourmandise du vent, des parfums, de la douceur des mots, de ces grammaires nouvelles, la lettre des saisons, les pluies d’été et les automnes rougeoyants. Tu guettes une goutte de rosée, une larme de sève au détour d’un chemin pour en nourrir ton cœur ravaudé de tendresse.
Dévorer l’autre, cet inconnu de douceur et d’amour que tu attends dans tes rêves de festin trivial débordant la sensualité de ton corps qui se découvre, pénétrant le temple de ta gourmandise. Et, au plus près de ton intuition dans le tremblement des paupières, des doigts, de la peau, porcelaine blanche offerte à des convives silencieux, tremblante de désir, d’allégresse et de jouissance intérieure, tu acceptes cette ultime soumission, ce plaisir infini que tu as étouffé en naissant. Tu aspires à naître à cet art de soliste virtuose, la vie.
Le désir te maintient dans ce ravissement, cette sortie en dehors de toi, dans cette extase, littéralement (du grec, ekstasis : ravissement), dans cette part d’aube que tu cherches à rejoindre en cette vie. Dans ce déplacement, ton corps retient la caresse d’un baiser, au creux d’une altérité qui te fait vibrer d’un appétit sans cesse renouvelé, d’une ivresse qui irradie chacun de tes gestes, saisit ton corps, le foudroie, en efface toute empreinte de fatigue, et le porte jusqu’aux plus hautes rives dans un jaillissement harmonieux, une jouissance aux parfum enivrants.
Le désir, clé de voûte de ce qui fait exister et nous relie aux autres tient ensemble dans l’élan l’un et l’autre, toi et le monde. Manière de dire que ton corps existe encore quelque part dans le regard de celui qui ne s’en croit pas l’unique détenteur (à une lettre près, tu as failli écrire « inique »). De la volonté de te réduire au non-désir, ta génitrice t’a au moins appris à conserver précieuse et secrète cette liberté que tu chérissais.
Ta gourmandise passe par tes sens endormis, dans tes rêves de pulpes odorantes, fleurs, fruits, végétaux que tu écrases dans tes paumes, ou sous la plante de tes pieds, dans l’herbe humide et touffue des prairies ; t’enivrant de parfums, feuilles de géranium, de menthe et de basilic que tu froisses dans tes doigts tendres mêlés au ventre goulu des tomates acidulées et gorgées de soleil, et ce citron, acide et tonique ! que tu dévores à même la peau.
Tu aimes la densité laiteuse et vaporeuse des mousses, des montées en neige, et tout ce qui est volatile, farines de toutes sortes et les plus improbables, lupins, millet, tef, châtaigne, à la texture fine et délicate, épaisse et dense, mais aussi tout ce qui est moelleux, suave, chocolat noir et cacao de toutes origines, thé de Chine ou Anglais, des Indes, l’odeur du café et tout ce qui croque et craque jusqu’à la croûte dentelée des pains traditionnels à la mie alvéolée, odorante, élastique ou ceux plus traditionnels dans certaines régions méditerranéennes, carta musica 1 (« panu carasau »).
De cette gourmandise qui s’appelle vie te vient des envies de douceurs sucrées ; elles te prennent dans le désert de ta faim, tenaillant ton ventre, le dévorant. Au creux de ton enfance, les traditions culinaires se mêlaient de simplicité et de rudesse, d’habitudes et d’identités éparses, les saveurs méridionales à la croisée de tant de parfums se donnaient des airs de conquête inassouvie. Dans l’agrégat des saveurs et des senteurs multiples fortifiées aux rites ancestraux, tes mets préférés et ritualisés étaient le creuset d’une mémoire indéfectible que tu te refusais parfois, pour mieux la retenir.
Ce désir sensuel qui t’obsède, en quoi est-il si différent de ton appel à vivre ?

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L’eau dans la pierre

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Acrylique, 21 x29,7

 

« A la plus légère fissure, à la première percée, fût-elle plus mince que cheveu, elle fuse et se volatilise en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Seule une pression extraordinaire la maintenait liquide. La moindre issue lui suffit pour disparaître sur-le-champ, évaporée en un éclair après la plus longue réclusion.

Dans le quartz, l’eau est à l’ordinaire répartie en plusieurs cellules qu’elle occupe presque entièrement. Dans la calédoine, elle est ramassée en une seule poche ; l’espace au-dessus d’elle est si haut et si vaste qu’on dirait le ciel recouvrant quelque étang ensorcelé. Les remous du liquide ajoutent en filigrane ce lac sonore et indistinct, rapetissé jusqu’à tenir à l’intérieur d’une pierre, dans le mystère d’un paysage spectral, brumeux, pourtant réel et plus lourd que les paysages évasifs que l’imagination, au premier appel, se hâte de projeter dans les dessins des agates. »


L’eau dans la pierre, Roger Caillois, in Pierres , Poésie/Gallimard

 

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Profondeurs

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I

« Je me suis pris à caresser
La mer qui hume les orages

… »

Marines- Paul Eluard

 

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« (…)

Ô mer qui ne puise en soi que ressemblances,

et qui pourtant de toutes parts

s’essaie aux métamorphoses,

et vaine, accablée par sa lourdeur prolifère,

se refoule, de crête en crête, jusqu’au couperet du ciel,

mer renaissante et contradictoire

(…) »

« Comme un bœuf bavant au labour… »

Jules Supervielle-1919

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Brise marine

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Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Mallarmé – Brise marine

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Acrylique 1

le 1er au doigt

 

Beauté et vérité, mais ces hautes vagues,
Sur ces cris qui s’obstinent.

Yves Bonnefoy, La maison natale, in Les Planches courbes, Poésie Gallimard

Acrylique au doigt, format 24×30

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Confins

 

1er tableau A3

Et tout n’était que règnes et confins de lueurs.  St John Perse

Pastel format 30×40

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Publication de mes Encres (2 recueils)

Suivre le ciel – Encres et sépias,

Format 15×21, 24 pages, 24 illustrations + textes : 20 euros

 

 

Le monde est plus vaste que tous nos souvenirs :

Format 15×21, 44 p, 26 illustrations (dont couverture) et textes (poésie) : 30 euros

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Publication de mes Pastels

La plupart des oeuvres présentées ici depuis un an ont été réunies  sous la forme de 3 recueils, deux proposant mes Encres et un réunissant quelques Pastels.

L’objectif de départ est de proposer un catalogue sous forme poétique, afin de promouvoir et faire connaître mon travail.

Ne souhaitant pas passer par un éditeur et n’ayant aucune prétention à en faire commerce, je le propose à des prix les plus bas, c’est-à-dire, à partir de leur coût de fabrication, considérant surtout que les frais d’envois sont toujours très onéreux.

L’exemplaire présenté est le format 20×24, Vents salés, cousus de bleu, 26 pages, 24 illustrations

Format 20×24 : 40 euros

Format 15×21 : 20 euros

 

 

 

 

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Braises du soir

Derrière la noire forêt
je brûle ce feu de mon âme
dans lequel vacille le souffle des villes
et le merle de l’angoisse.
A mains nues j’abats ces flammes,
qui montent au cerveau de l’air
et qui tremblent en mon nom.
Nuage, mon coeur voyage
au-dessus des toits
près des fleuves
jusqu’à ce que, pluie tardive, je revienne
au fond de l’automne.
Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer, traduit de l’allemand par Susanne Hommel, Editions La Différence/Orphée

 

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Infinis lointains

La fine dentelure trace la frontière d’un champ de forces qui vient expirer là. Elle rappelle l’ourlet de nacre et de varech, de coquilles broyées et d’algues errantes qui trahit le long des plages l’avancée la plus profonde de la marée, là où s’envolent au moindre souffle et s’éparpillent avant de se dissiper, des essaims évasifs de flocons irisés. En deça c’est le sable et le rivage que d’ordinaire la vague n’atteint pas. Au-delà, c’est le domaine de la mer et, ici, c’est aussitôt l’éclat du cristal, une broussaille diaphane de prismes désordonnés, où émerge l’archipel des taches sombres avec leurs cernes successifs, envahissantes comme alluvions de delta.
Soleils inscrits in Pierres, Roger Caillois, Poésie/Gallimard

 

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Brume mentale

Le bleu des lointains dans les mots aussi, comme le sens rêvé dans la chose dite. »
Yves Bonnefoy, Remarques sur l’horizon (in L’heure présente)

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Couleurs secrètes

Du plus pâle au tranchant du plus sombre

sans s’interrompre entre sang et pensée

entre feuille pinceau étendue

corps de liquide musique à jamais –

Lorand Gaspar-
Patmos et autres poèmes

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Horizons

Ligne de là-bas et ligne de par ici, chacune à jeter l’écume de l’inconscient sous nos pas : phare qui étincelle de glisser à la crête de cette vague qui se gonfle comme une nuit, puis s’écroule puis à nouveau se soulève.
Remarques sur l’horizon, in L’heure présente, Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard

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Aube

« Mais il semblait que, derrière le grand incendie du ciel, il vit quelque chose : il voyait ce qui chaque soir s’était révélé à lui plus nettement. Peut-être pouvait-on appeler cela l’éternité de la vie. » Missa sine nomine, Ernst Wiechert

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Crépuscule

In s’oru e su mare/canta ‘su rissignolu / Cum boghe dolentia / No mende podia ilthare /In sa campagna solu / Ca a tié non bidia (« Dans l’or de la mer/ chante le rossignol/ d’une voix douloureuse/ Je ne pouvais rester/ seul dans la campagne/sans te voir. (Mutos de la région de Nuoro attribué au poète sarde Sebastiano Porcu).

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Autour de la parité hommes/femmes

Autour de la parité hommes/femmes

I-Genre et représentations

Le 8 mars est la Journée internationale des Droits des Femmes, et le mois de mars tout entier est souvent l’occasion de multiplier les manifestations un peu partout dans le monde.

La question de la parité, de l’égalité hommes/femmes était le thème de cette journée du 13 mars 2018 organisée par l’Espace Familles du Centre social Lucia Tichadou à Port-de-Bouc en concertation avec Jean-Luc Albert de la Médiathèque Boris Vian ; 6e journée de l’année pour ce réseau d’échanges qui réunit habituellement des parents désireux de dialogues sur des problèmes de société.

La question orientée dès le départ sur l’égalité hommes/femmes dans le travail ne pouvait se départir d’une réflexion autour de la résistance des femmes tout au long de leur vie, face à la domination masculine toujours vivace dans nos sociétés et au sort qui leur est le plus souvent réservé toutes classes confondues. Si le mouvement #Me too initié à la suite du scandale Weinstein a permis une libération mondiale de la parole des femmes sur les réseaux sociaux, force est de constater que les choses évoluent encore lentement sur tous les fronts des droits et de la reconnaissance des femmes.

Dans le cadre du travail, les inégalités sont encore trop importantes, tant en termes d’égalité des salaires que de considération et de respect.

Il a surtout été question lors de ce débat de deux heures, de la reconnaissance au travail élargi à la société. Chacun s’accorde sur l’idée que chaque fois qu’une loi est décrétée, « on a l’impression qu’on en parle beaucoup mais que peu de choses sont faites », et il est bon de rappeler que depuis 45 ans en effet, entre la première loi, dite loi Roudy du 13 juillet 1983 qui établit l’égalité professionnelle hommes/femmes et celle de 2014 visant à combattre les inégalités entre hommes et femmes dans les sphères privée, professionnelle et publique, pas moins d’une dizaine de lois ont visé à sanctionner les entreprises qui ne s’y plieraient pas et elles sont pourtant restées sans effet. Cette dernière dit pourtant tout simplement que dans toute entreprise de plus 50 salariés, l’entrepreneur doit établir un diagnostic des différences de salaire et mettre en œuvre un plan d’action pour y remédier. Trop peu d’entreprises ont été sanctionnées et en effet « rien ne bouge ». Rappelons qu’en moyenne, les femmes sont payées 15 à 20% moins que les hommes, l’écart pouvant atteindre 26% chez les cadres, la différence tenant sans doute au fait qu’un individu payé au SMIC est indifféremment homme ou femme.

Un nouvelle loi visant à établir une égalité salariale entre les hommes et les femmes devrait paraître et certaines parmi les participantes s’interrogent sur la prise d’effet de cette nouvelle loi : « va-t-elle être rétroactive ? », « va-t-elle s’appliquer pour les anciennes employées de l’entreprise ou seulement pour les nouvelles embauchées ? « , « ne va-t-on pas opposer que cela sera trop coûteux pour l’entreprise ? »

La question qui demeure depuis toujours est de savoir pourquoi les femmes ont toujours accepté cet état de fait ? « On a trouvé ça normal et malgré les nombreuses questions, il y a eu peu de réaction », dit une participante.

La problème de la parité effraie depuis des siècles et la question primordiale demeure : comment ébranler une structure de domination ? Cette question sur l’égalité hommes/femmes interroge toujours certains sur la difficulté des travaux dits  « masculins ». « Salissants ou très durs » dit ce monsieur qui intervient à son tour. Une jeune fille lui répond : « Mais si elle accepte de le faire c’est qu’elle s’en sent capable ? Pourquoi pas ? Peu importe qu’elle soit frêle ou non. » Une autre rappelle qu’aujourd’hui « plus aucun métier n’est interdit aux femmes, même celui de sous-marinier » mais « c’est tout récent ». Une jeune fille raconte les bonheurs de son amie « soudeur » (y aura-t-il un jour un féminin ? Soudeuse?) et comment elle est très bien insérée dans le milieu ouvrier, « parce qu’elle a de la personnalité ». « Si tu te laisses pas faire », « si tu as de l’autorité », « si tu t’imposes ».

« Tout s’obtient par la lutte, on a du retard à tous les niveaux, professionnels, vie privée, et de plus en plus de mal pour rattraper ce retard. » « Les lois peuvent bien être votées s’il n’y a pas de volonté… »

La représentante de Vie au féminin rappelle les droits des femmes, droit de vote, égalité réglant les violences faites aux femmes, l’indépendance des femmes gagnant du terrain, et souligne que « l’égalité dans tous les domaines aiderait à solutionner pas mal de problèmes ».

Très rapidement, le débat va rejoindre la question de la représentation que l’on a des femmes : « les femmes doivent rester à la maison », « la femme n’est pas capable de travailler » autant de clichés éculés qui sont encore dans certaines mentalités.

La question du genre et des représentations

Il y a une volonté de changement mais elle suppose de la part de la femme qu’elle choisisse sa posture. Certaines parlent de « lutte ». Et Claudette Blain, psychologue, rappelle qu’il vaut mieux travailler sur la non-violence « parler en termes de lutte, combat, violence est très négatif pour toutes les avancées ». « Il faut préférer les termes  se positionner, s’affirmer » et non partir en guerre contre les hommes. Et insiste sur le fait que « La force intérieure, toutes les femmes l’ont et une femme n’est jamais « sans emploi » mais au contraire en a « 100 », jouant sur l’homonymie des termes et accentuant l’écart dans l’injustice. Si on convient que les femmes sont fortes en effet de leurs capacités à mener de front plusieurs tâches, il convient d’introduire dans leur positionnement une stratégie d’affirmation plutôt que celle de la victimisation et de la lutte permanente épuisante et vaine. Cette guerre-là a toujours fait peur aux hommes, il ne s’agit donc pas de se comporter comme des hommes, mais de regagner du terrain sur ces représentations et ces schémas de domination masculine.

Il y a une volonté de changement et les groupes de parole y aident grandement dans la prise de conscience. Cette journée en est la preuve.

Comment ébranler une structure de domination ?

Quelles sont les marges de manœuvre ? A-t-on de vraies réponses à ce démantèlement ? Que pouvons-nous inventer de nouveau ?

« Chacun peut chez soi, dans son foyer, faire bouger les choses. » « Les regroupements comme le nôtre aussi peut faire évoluer les mentalités ».

Une jeune femme évoque le film « La source des femmes » où les femmes décident de faire la grève de l’amour, qui n’est pas sans rappeler le Lysistrata d’Aristophane. Lusistrátê, du grec ancien Λυσιστράτη, littéralement « celle qui délie l’armée », (de λύω / lúô, « délier » et στρατός / stratos, « l’armée »), est le prénom d’une héroïne grecque de l’Antiquité. Dans cette pièce éponyme, Aristophane, comme souvent dans son théâtre, met en scène des femmes qui se révoltent contre la domination des hommes et prennent le pouvoir, inversant les rôles. Le mot de ralliement de Lysistrata étant : « Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vos maris ».

Pareillement, dans « La Source des femmes », explique une participante au débat, dans un village d’Afrique du Nord, les femmes vont chercher l’eau à la source, en haut de la montagne, sous un soleil de plomb, et ce depuis la nuit des temps. Leila, jeune mariée, propose aux femmes de faire la grève de l’amour : plus de câlins, plus de sexe tant que les hommes n’apportent pas l’eau au village ».

Ne pas rester dans la plainte qui n’a jamais fait avancer donc et se demander au contraire « quel bénéfice on retire de la victimisation ».

Revenant sur les représentations dans les types de travaux effectués par les hommes, certaines s’accordent à dire que le changement ne passe pas toujours par les lois mais bien par une capacité à s’imposer, l’exemple donné étant celui des conductrices de camion ou de bus. « Il n’y a pas eu de lois pour cela ».

« On demande souvent à une femme de faire ses preuves », « même pour être secrétaire » et « ils [les patrons] en profitent pour nous sous-payer »

Un exemple est apporté avec la suppression des CHSCP (comité de vigilance sur le maladies liées au travail ), suppression qui montrerait une volonté de nier la présence des femmes dans l’entreprise ; « une femme a plus facilement un cancer du sein qu’un homme… » évidemment.

« Le salaire des femmes a longtemps été vu comme complémentaire à celui des hommes », ce qui minimise voire néantise leur présence.

Le débat avançant entre plainte, résignation, et révolte, le recentrage par l’une des intervenantes s’est fait à nouveau sur le choix du langage, sur la question du choix des mots et du positionnement de la femme face à ces problèmes de discrimination. « Il faut mettre des cadres avec fermeté, être bien avec soi pour pouvoir aller vers les autres. Ce qui se fait au sein de la famille se fera au sein de la société naturellement ». Le choix des mots induit celui des représentations genrées, « Tant qu’on dira hommes/femmes on ne s’en sortira pas ».

Cette remarque a amené à réfléchir sur la différence effective entre les hommes et les femmes. Il est évident pour tous que hommes et femmes ne sont ni physiquement ni biologiquement constitués pareillement, n’ont ni les mêmes organes génitaux, ni les mêmes hormones, ni les mêmes capacités biologiques (les femmes peuvent avoir des enfants, les hommes non). En raison de ces différences, il est banal de dire que les hommes ont une force physique supérieure. Mais le monde aujourd’hui démontre que l’individu le plus qualifié pour diriger n’a pas besoin de sa force physique, il a besoin d’être plus intelligent, et ce critère rend indifférenciables aujourd’hui les hommes et les femmes.

Une question d’éducation

Sans doute, il n’y a pas lieu de se positionner dans une guerre des sexes et engendrer une révolte issue d’une victimisation permanente mais ne doit-on pas réfléchir aussi sur ce qu’induit dans l’éducation que l’on donne à nos filles, le fait de ne pas laisser s’exprimer sa colère. N’est-ce pas à cause de ça que nos filles restent dociles ? Nous apprenons toujours à nos garçons à devenir « virils et forts » et à nos filles à être « douces et modérées dans leurs paroles ».

Peut-être conviendrait-il d’élever nos filles et nos garçons en suivant leur propre inclination. « Une fille peut aimer jouer aux petites voitures », « un garçon peut aimer jouer à la poupée. »

J’ai pris pour exemple la tradition en Albanie des vierges jurées. Dans cette société patriarcale par excellence où le père offre à son gendre le jour de son mariage, la cartouche qui servira à tuer sa propre fille si elle se comporte mal avec son mari, les filles en âge de se marier peuvent choisir d’échapper au mariage en jurant de rester vierges. Ce faisant, elles acceptent de renoncer entièrement à leur féminité et adoptent l’habit, le comportement, les droits et devoirs des hommes. En dépit du fait que c’est absolument mortifiant pour ces filles de devoir choisir entre deux solutions radicales et une totale soumission aux décisions patriarcales, on peut s’interroger. Si donc, ces filles sont capables de devenir des hommes c’est qu’elles sont capables comme les hommes, pourquoi alors cette domination transmise par les pères ?

A contrario, dans son texte « nous sommes tous des féministes », l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi, évoque comment à l’âge de 9 ans, elle a désiré devenir chef de classe, statut, là encore, dédié aux garçons uniquement et fondé sur la meilleure note. Elle s’est vue refuser cette fonction au motif qu’elle était une fille, elle qui se serait bien vue maniant le bâton pour discipliner la classe a pu constater que le garçon « doux et paisible », qui avait eu la meilleure note après elle, n’était absolument pas du tout d’accord pour rentrer dans ce rôle.

En conclusion

Ce débat de deux heures a ouvert beaucoup de réflexions sur la place des femmes au travail et leur reconnaissance.

L’émancipation des femmes évolue lentement. Le code civil napoléonien de 1804 où les femmes restaient mineures toute leur vie a dominé jusqu’en 1914. On a souvent dit que la guerre de 14/18 a conduit de nombreuses femmes à assumer la relève dans tous les travaux sans aucune reconnaissance puisqu’elles ont dû reprendre leur place dès le retour des hommes. Droit de vote (1945), ouverture de compte en banque (1965), légalisation de la contraception (1971), loi Veil sur l’avortement… L’émancipation progressive ira de pair avec l’augmentation de la place des femmes au travail mais pour autant en 2018, les inégalités perdurent, et ce, malgré le vote de la parité hommes/femmes en politique (2000) ou dans les conseils d’administrations des grandes entreprises (2008).

Les avancées se font aussi journellement dans les entreprises et évoluent au sein des syndicats qui devront prendre en compte de plus en plus la parole des femmes car une question demeure : faut-il séparer luttes des classes et lutte des sexes ?

Si l’émancipation est bien passée par la féminisation du travail, on attend encore la mise en œuvre de cette égalité par la loi.

Fin du débat du 13 mars.

Ma contribution hors débat lue après le compte-rendu :

II… Les femmes sont faites pour faire des enfants ?

Dans son essai intitulé Une chambre à soi, en 1929, Virginia Woolf s’interroge sur le silence qui entoure les femmes au cours de l’Histoire, et surtout sur la question de leur incapacité à trouver leur place. Elle pose la question de l’existence des femmes dans la vie intellectuelle et dans la société. Elle se demande pourquoi les femmes sont souvent plus pauvres que les hommes, pourquoi elles ne savent pas toujours prendre leur indépendance, et qu’est-ce qui fait qu’elles sont niées, ou pire qu’elles se nient parfois elle-mêmes.

A un siècle de distance, qu’est-ce qui a vraiment changé ? Sinon la contraception qui a permis aux femmes cette émancipation…?

Lorsque j’ai repris mes études de Lettres et alors que j’étais en formation de formateur en écriture, une de mes professeures m’avait presque agressée en me demandant pourquoi, alors que j’avais eu la chance de connaître la contraception, j’avais mis au monde cinq enfants ! J’avoue que la question m’avait presque fait tomber de ma chaise. C’était en 1998 !

Si donc, j’avais une vocation d’écrivain, j’aurais du renoncer à la maternité…

En 2001 je publiais mon premier livre.

La question s’est toutefois reposée presqu’en ces termes dix ans plus tard et alors que pour des raisons (justement familiales) je n’avais toujours pas avancé dans mon projet de publication sans que je ne cessai pourtant d’écrire. La recherche d’un éditeur demande aussi du temps et en effet, mes multiples obligations m’ont fait délaisser pour un temps ce projet-là.

En effet, en décembre 2008 (soit 7 ans après ma première publication), lors d’une conférence intitulée «E comme EcrivainE» organisée par le GRAIF, le conseil général PACA et la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, je me suis retrouvée, en tant qu’auteure d’un premier essai, propulsée à la tribune pour remplacer une écrivaine qui n’avait pu faire le déplacement.

La thématique avait été largement présentée et développée le matin par une doctorante Audrey Lasserre, laquelle avait exposé sa thèse qui portait sur l’effacement progressif des femmes dans l’Histoire littéraire et plus précisément dans les manuels d’Histoire Littéraire. Audrey nous avait fait part de ses recherches et concluait que l’effacement des femmes se faisait quasiment de manière systématique tous les 30 ans du seul fait que les manuels d’histoire littéraire étaient presque exclusivement jusqu’alors,  rédigés par des hommes. Ce processus d’évitement se révélait  lorsqu’on consultait les sommaires de ces ouvrages. Elle avait pris pour exemple le manuel d’Histoire littéraire (1992) rédigé par un de nos anciens ministres de l’Education Nationale, Xavier Darcos, dans lequel  on pouvait en effet constater qu’on ne trouvait plus trace que de quelques trois lignes concernant  Georges Sand ou Colette. Quant à Elsa Triolet, je crois qu’elle n’avait jamais existé.

Avant de me donner la parole donc, dans la deuxième partie de la journée, consacrée à la présentation des auteurs, la présidente voulut savoir si j’étais inscrite par ex, à la Société des Gens de Lettres. Je ne sus que répondre sinon que je ne m’étais jamais souciée (et c’était vrai, trop occupée par mon métier d’enseignante et ma fonction de mère de famille nombreuse) de vouloir appartenir à un quelconque cercle qui m’aurait permis de me sentir reconnue en tant qu’écrivain mais pire que tout, j’ai répondu dans ma grande naïveté que je croyais ce cercle réservé aux hommes et même aux vieux messieurs. Je trouvais ce terme de SGDL très pompeux et l’avais sans doute confondu avec celui de l’Académie des Lettres. Certains souriront de mon ingénuité mais il est vrai que tous ces cercles d’entre-soi m’agaçaient déjà beaucoup. Et de plus, de mon aveu aussi, je ne me sentais pas vraiment  « écrivain » mais quand l’est-on vraiment ? Suffit-il de savoir écrire quelques vers, voire d’avoir écrit des milliers de pages comme c’était déjà le cas, pour son seul tiroir ? Est-on écrivain aujourd’hui dès qu’on a réussi à publier un livre (même à compte d’éditeur) alors que tant de personnes savent tenir un stylo ? Qui le décide vraiment sinon votre public…

III- La répétition engendre la norme.

Un jour, une amie me dit en confidence : « t’es-tu déjà demandée pourquoi, nous qui avons lu Beauvoir à l’adolescence, nous ne nous sommes jamais vraiment rebellées ? Pourquoi ne sommes-nous pas devenues féministes tout de suite, toi, par exemple, tu es rentrée dans le moule en te mariant très jeune et en dédiant ta vie à ta famille alors que tu voulais écrire. C’est qu’être féministe ne résout pas la question et parfois même l’aggrave.

La répétition engendre la norme. Si on vous répète durant toute votre enfance que vous êtes une fille et qu’une fille c’est fragile, vous finirez par le croire. Si on vous répète qu’une fille ça doit se soumettre, il est fort probable que vous aurez du mal à sortir de ce schéma répétitif avant longtemps, comme dans l’histoire racontée par Chimamanda Ngozi.

Vous êtes-vous demandé, pourquoi certaines ne se rebellent jamais et d’autres y pensent sans aller plus loin ? Ce que ça engendre comme conséquences de se rebeller ou pas… Certes, la faute à l’éducation est la réponse qui vient en premier, puis la religion, les traditions, les habitudes de vie, la peur du changement, etc. Quoi d’autre encore ?

Et oui c’est vrai que par exemple, être entendue après un viol ou un abus, rétablie dans son honneur, n’est pas encore une norme et que certains hommes continuent de se comporter comme des monstres dans de telles situations (y compris lors des dépôts de plainte en commissariat, ça s’est vu). Et oui beaucoup de femmes préfèrent se taire que de dénoncer leurs agresseurs à cause justement de la façon dont se déroulent les procès.

De fait, on m’a fait très justement remarquer au tout début du débat lors de notre première rencontre alors qu’ j’évoquai le mouvement ME Too, que ce mouvement était trop éloigné des revendications des femmes du peuple, que les actrices avaient beau jeu de vouloir dénoncer parce qu’elles, depuis leur place, seraient sûres d’être entendues. Comme pour toute révolution, il faut du temps pour que les choses changent. Et s’il apparaît que c’est souvent une minorité qui entraîne un mouvement, il est aussi plus facile que ce mouvement parte depuis ceux et celles qui disposent de la parole (intellectuelles, artistes). Le droit à l’avortement (appelé alors Manifeste des 343 salopes) a été aussi signé par des intellectuelles au départ et on a rapidement eu une loi en ce sens. Oser être libre impose un certain courage, celui d’accepter d’être à nouveau maltraitées, insultées et peut-être pire encore.

Et heureusement, régulièrement, des femmes oeuvrent de manière exemplaire pour qu’on en finisse. Elles restent vigilantes à toutes les manières dont les femmes sont victimes d’injustice, en font leur raison de vivre et passent le relais à de plus jeunes. La féministe Gloria Steinem a inspiré toute une génération de jeunes féministes comme Emma Watson, et sans la notoriété de celle-ci, le processus d’effacement serait enclenché, il faut bien saluer l’audace et le courage de ces femmes et il faut bien pour être connue et reconnue, avoir un chef de file.

Je voulais juste souligner le fait que nous ne pouvons pas continuer à nous comporter comme si nous n’étions pas entendues sous prétexte que nous ne faisons pas partie de la caste des célébrités ou des puissants parce que cela induit toujours une forme de résignation qui retarde le processus. L’inconscient collectif travaille à notre insu et nous devons l’alimenter de cet espoir de changement, en entendant toutes les souffrances, y compris celles de ces vedettes qui osent dénoncer, et croire que ces dénonciations serviront à toutes, en revendiquant chaque jour, dans l’éducation qu’on donne à nos filles mais aussi à nos garçons, le respect de chacun. Les grandes révolutions ont souvent été le fruit de revendications cumulées et naissent de l’inconscient collectif. Mouvement ouvrier, émancipation des femmes et de tous les opprimés ont les mêmes raisons d’espérer et de se mettre en mouvement. Cessons de penser que nous n’avons aucun pouvoir parce que nous sommes « invisibles ».

Enfin, il s’agit essentiellement de changer les mentalités et non les structures de la société. Le monde animal regorge d’espèces chez lesquelles les mâles sont dominés par les femelles. A l’origine, l’humanité était une gynocratie, les femelles faisaient loi en se servant des mâles pour protéger leurs petits et choisissaient les plus forts pour se reproduire. Puis la situation s’est inversée et on est parvenu au stade andocentrique, où le postulat de base était la supériorité de l’homme sur la femme. Très peu de gens l’ont mis en doute, à commencer par les femmes elles-mêmes. Ceux qui continuent de l’affirmer avec force n’ont sans doute jamais vu une ancienne paysanne dans les travaux des champs. Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’Origine de l’Inégalité rappelle que cette inégalité provient directement de la division du travail, l’homme s’étant réservé les tâches nobles qui lui permettaient d’être libre et de sauvegarder son autorité, la femme a été reléguée aux basses besognes. Toute l’éducation de nos garçons reposent sur cette inégalité sexuelle. On fait savoir aux garçons ce qu’on attend d’eux, c’est à dire : qu’ils se comportent différemment des filles, ne doivent pas pleurer comme elles, prennent leurs responsabilités et assurent dans la famille un rôle de protecteur.

A partir de cette prise de conscience et de ce débat réactivé autour du respect dû aux femmes, il ne s’agit pas de revenir à un système matriarcal ou de faire l’éloge des amazones mais d’instaurer à nouveau un nouvel ordre dans le rapport hommes/femmes. Après ces deux bascules, on peut espérer voir arriver un troisième âge qui apportera l’égalité des sexes.

Marie Josée Desvignes

20 mars 2018

Lecture du texte, faite lors de la rencontre du 12 juin 2018

Port-de-Bouc-mars 2018

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Arbre

Découpé dans la blancheur du ciel, l’arbre frissonne. Sous la voûte céleste, tu as rejoint la flambée du soir entre tes doigts écartés, tendus dans le crépuscule. À contre-jour, dans l’étau des secondes, l’arbre est devant toi, antre obscur traversé d’ombres claires. Tout flotte autour, le feuillage maintenant bleui par la fin du jour, le soleil écarlate à l’horizon, la lumière qui se retire dans les flammèches brunes du vent. La fraîcheur fige tes pas, tu demeures immobile dans l’enchevêtrement obscur, l’herbe paraît plus haute qu’un instant plus tôt quand le jour déclinait lentement ponctuant le silence de saccades blanches. Peu à peu la blancheur diminue absorbée par le vert sombre. Chaque branche se balance comme des bras tendus vers toi qui appellent la caresse de tes paumes ouvertes. Chaque arbre a son heure et sa couleur. Celle-ci obéit au trembler du vent, au temps qui passe, aux heures qui se succèdent, les feuilles rousses ont agrippé le sol, résolues à se dissoudre dans l’humus. Tu es feuille encore verte résolue à épouser cette terre vrombissante de vie, cet élan que l’arbre t’enjoint de capter, te dissoudre dans l’éblouissement de sa lumière, t’unifier à sa pérennité, tenir son équilibre, t’appuyer à sa force. Vibrante, la circulation dans les racines de l’arbre chatouille tes doigts de pied nus, tu sens monter leur sève, la source fraîche qui coule sous la pierre.
Extrait de Mon corps est une île (en cours d’écriture)…

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Pour Anna

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« …Puis un autre nuage fut attrapé par la lumière et un autre et encore un autre, si bien que les vagues au-dessous étaient criblées de flèches de feu empennées qui parcouraient de leurs dards erratiques l’azur frémissant. »
Les vagues – Virginia Woolf

 

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(Vraiment désolée pour les 9 publications parues toutes d’un coup le 3 juin dernier, problème de programmation, ça n’arrivera plus. )

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Horizons

« Parlons de l’horizon, mes amis, de quoi pourrions-nous parler d’autre ?

Avec le ciel au-dessus d’ici pour me rappeler que le ciel est également de là-bas, qu’il peut voir par-dessous la ligne où, pour nous ici, ce qui est à cessé d’être visible.

Et la couleur, parmi nous, comme ce secret qui est donc le sien.

Horizon comme cette pierre que je retire de la vase, avec dans ses creux l’odeur du sel

Le bleu des lointains dans les mots aussi, comme le sens rêvé dans la chose dite. »
Yves Bonnefoy, Remarques sur l’horizon (in L’heure présente)

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Ecume

voix, de par le vert
du plan de l’eau écorché.
Quand plonge le martin-pêcheur,
la seconde vibre.

Ce qui vers toi a levé
sur l’une et l’autre berge,
d’une foulée
se fauche en une image différente.

Paul Celan

 

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« les lèvres humides de la nuit »

Encres sépia et gris

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Depuis tant d’années je lave mon regard
dans une fenêtre où ciel et mer
depuis toujours sont sans s’interrompre
où leurs vies sont un, sont innombrables
sont une fois encore dans mon âme
un champ magnétique d’épousailles
une goutte de lumière-oiseau

Depuis tant d’années je demande

à la première couleur si fraîche

sur les lèvres humides de la nuit

d’être la peau et d’être la pierre

où mes doigts rencontrent le secret,

ce savoir qu’ils sont et celui qui est

des tonnes infinies de lumière.

Du plus pâle au tranchant du plus sombre

sans s’interrompre entre sang et pensée

entre feuille pinceau étendue

corps de liquide musique à jamais –

 

Ce poème de Lorand Gaspar est dédié à Arpad Szénes (peintre hongrois de l’abstrait) in Patmos et autres poèmes (Sidi-Bou-Saïd)

 

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cousu de bleu

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Le silence revient, il ouvre le ciel. Il porte ce bleu profond que tu es, de toute éternité, toi, l’accroc de ce bleu. Toi, repriseur de bleu. Toi, cousu de bleu. »

Pierre-Albert Jourdan
encre et gouache-11/05/18

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tout doux…

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Un après-midi de Kyoto dans l’espace d’un cerisier me voici hissé tout en haut de l’ivresse d’exister.

René Depestre

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Se laisser bercer

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Les rafles d’or sur le ravin des vagues
Quand les feuillets de la mer se replient page par page

Flot berceur,
Pierre Reverdy

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DERIVER

Ne rien faire, ne rien déranger.

Dériver.

Assise sur un rocher, je laisse le froid visiter l’épaisseur de mes jupes.
Me traversent le crissement et les bruits, l’odeur de la terre.
Suspension. Pointe aiguë. L’envie de crier.
Soudaineté de la perfection.

Leçon de choses (Christiane Singer, Les âges de la vie)

 

 

 

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Fraîcheurs

Je n’attendais plus rien quand tout est revenu, la fraîcheur des réponses, les anges du cortège, les ombres du passé, les ponts de l’avenir, surtout la joie de voir se tendre la distance. J’aurais toujours voulu aller plus loin, plus haut et plus profond et me défaire du filet qui m’emprisonnait dans ses mailles. Mais quoi, au bout de tous mes mouvements, le temps me ramenait toujours devant la même porte. Sous les feuilles de la forêt, sous les gouttières de la ville, dans les mirages du désert ou dans la campagne immobile, toujours cette porte fermée – ce portrait d’homme au masque moulé sur la mort, l’impasse de toute entreprise. C’est alors que s’est élevé le chant magique dans les méandres des allées.
Les hommes parlent. Les hommes se sont mis à parler et le bonheur s’épanouit à l’aisselle de chaque feuille, au creux de chaque main pleine de dons et d’espérance folle. Si ces hommes parlent d’amour, sur la face du ciel on doit apercevoir des mouvements de traits qui ressemblent à un sourire.

Les chaînes sont tombées, tout est clair, tout est blanc – les nuits lourdes sont soulevées de souffles embaumés, balayées par d’immenses vagues de lumières.
L’avenir est plus près, plus souple, plus tentant.
Et, sur le boulevard qui le lie au présent, un long, un lourd collier de cœurs ardents comme ces fruits de peur qui balisent la nuit à la cime des lampadaires.

Pierre Reverdy – Le bonheur des mots, 1959

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Dans la tourmente

« Patience, patience
Patience dans l’azur
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr »
Paul Valéry

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Vents salés

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« … Plus loin ! Plus loin ! Sur les versants de crépon vert,

Plus bas, plus bas, et face à l’Ouest ! Dans tout cet épanchement du sol,

Par grandes chutes et paliers – vers d’autres pentes, plus propices, et d’autres rives, charitables…

[…]

Ici la grève et la suture. Et au-delà le reniement… La Mer en Ouest, et Mer encore, à tous nos spectres familière.

[…]

Plus loin, plus loin, où sont les premières îles solitaires – les îles rondes et basses, baguées d’un infini espace, comme des astres.. . »

St John Perse – Vents

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Le Bal des Canotiers- Danièle Séraphin – Editions Complicités – 2017

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LE BAL DES CANOTIERS

Danièle Séraphin

Editions Complicités- 2017

Le Bal des Canotiers est placé sous l’égide des Impressionnistes (Monet, Renoir), de la poésie avec Rimbaud et de l’art pictural avec les frères Van Gogh dont la correspondance parsème les presque 400 pages de ce très beau roman virevoltant et léger au style très classique qui peut surprendre en ces temps d’expérimentation complexe en matière littéraire car il rappelle tout à la fois, entre réalisme et merveilleux, Maupassant (pour le cadre et le traitement des paysages) et, par son côté « contes de fée », l’univers décalé d’Amélie Poulain et celui de Tim Burton. C’est par le personnage de Céleste, gourmande et sensuelle diffusant ses fragances de simplicité et de bonheur autour d’elle que l’on entre dans cet univers féérique. «  Ainsi à la verte coulée d’une colline d’Auvers-sur-Oise, une maison à la noblesse fanée, aux volets décapés par le siècle, abritait cette tendresse mêlée. (…) Sous la gloriette accablée d’un chèvrefeuille et d’un rosier se cachaient une table et deux chaises rouillées. C’était là que Céleste goûtait le mieux ce qu’elle avait accompli : son œuvre palpitante et tressée, de feuillages, de lianes, de branchages et de félicités… Un vélo dans la rue grinçait. Le clocher de l’église tintait. La chatte assise en face d’elle lui contait sa journée avec le pli des yeux… »

Céleste, c’est la plus jeune des jumelles, Annabelle, la plus « jolie » ? ; elles sont les filles de Carole Grandval, artiste peintre inaccomplie qui les a élevées seule, entre dépression et mélancolie, leur lisant et leur relisant les lettres des frères Van Gogh… « Le mal de produire des tableaux m’aura pris ma vie entière, et il me semble (…) ne pas avoir vécu » (V.Van Gogh à Théo). C’est un roman empreint de poésie et de lumière -par la grâce d’une nature très présente tant dans la vie de Céleste dont l’émerveillement est infini qu’en ces lieux choisis pour cadre de l’intrigue, le village d’Auvers- sur-Oise où sont enterrés les frères Van Gogh- que l’on savoure jusqu’à la dernière page et qui nous entraîne dans une intrigue très tendue où la psychologie des personnages est décortiquée très finement. Céleste, voluptueuse et généreuse coule une vie simple et paisible dans la maison de leur mère tandis qu’Annabelle mène à Paris une vie de mannequinat superficielle et bruyante. Tout semble les opposer, l’une laide, l’autre belle, mais laquelle est réellement la plus belle dans son corps ? et laquelle la plus laide dans son âme ? Au départ, les deux semblent dans la lumière, mais une lumière très différente, tandis que l’une est sous les spots artificiels, l’autre se baigne nue sous les rayons du soleil. «  Dans sa parure d’ombre liquide, pliée sur son reflet dans l’onde, la jeune fille cueillait la fraîcheur à ses pieds pour s’en mouiller. » (…) « Céleste nue se redresse. Rivière aux genoux, elle est une  baigneuse pâle qui déplie sa pudeur, qui s’offre charnelle et confiante à l’attouchement d’un regard. Elle a pour seule chasteté le voile de ses cheveux mouillés sur la peau de ses bras. L’audace de cette chair sculpturale meuble tous les silences. » C’est cette image délicate et lumineuse qui s’offre au premier regard de Hugo, jeune professeur de français qui en fait la découverte par hasard, lui fiancé à une de ces parisiennes longilignes et sophistiquées dont il finira par se séparer pour venir à la rencontre de Céleste et en tomber follement amoureux. « Sa seule présence me comble, écrivait-il. (…) Il savait seulement qu’il avait trouvé son corps d’attache, une anse de chair lourde et maîtresse des eaux de son esprit. ». Céleste est pourtant présentée comme un laideron, grosse et mal fagotée, portant des verres très épais et disgracieux qui finissent de l’enlaidir mais, nue dans la rivière, dépourvue de ses verres et en pleine lumière, pleine de cette amour de la vie qui ne la quitte pas, en communion parfaite avec la nature, qui saurait résister à cette apparition qui semble sortie d’un Renoir. « C’est quoi être belle ? (…) La beauté était-elle le fruit du seul conditionnement esthétique, ou pouvait-elle exister dans l’absolu ? » Anna, comme elle s’en rendra vite compte quand sa carrière en peu de temps sera presque finie, et qu’elle retournera vivre auprès de sa jumelle (et lui pourrir la vie), est cette beauté superficielle des podiums et des castings, elle n’est qu’abstraction et vide, rien ne sait combler ce néant qu’elle porte en elle et dont Céleste a déjà mesuré l’importance, cherchant à combler celui-ci en l’aimant toujours plus et ce, jusqu’à s’oublier. «  Céleste était née avec la main mise d’Anna sur sa volonté. Garottée, cette laisse gémellaire menaçait d’étrangler, mais la peau en avait si bien avalé la présence, comme un bourrelet d’écorce au col de greffe des cerisiers, que la cadette n’avait nulle prescience du danger. C’était une servitude primitive, immémoriale… » L’évolution des deux sœurs jusque dans l’inversion finale et confuse génère une tension qui tient le lecteur en haleine quant au devenir de Céleste, jusqu’à la dernière page. Et même si on sait combien la gémellité peut investir de complémentarité, on reste toutefois ébahi devant tant d’abnégation alors que cette sœur diablesse, après avoir tout fait pour évincer le bel amoureux, tentera d’éliminer la douce Céleste à différentes reprises.

Au-delà d’une histoire à la psychologie complexe, Le Bal des canotiers est de ces romans qui, par la grâce d’une écriture très maîtrisée et de belles trouvailles stylistiques fait que l’on garde le personnage tout en sensualité et amour de Céleste longtemps après avoir refermé le livre.

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Romancière, Danièle Séraphin a fait des études de Lettres et de Danse. Professeur-chorégraphe pendant longtemps, elle enseigne à présent le Français. Elle est l’auteur de six autres romans, et d’un essai sur l’Art flamand.

« Céleste écoutait les mots germer dans ses entrailles. En elle, elle sentait croître le verbe, et la poésie réjouir son âme plus puissamment qu’un printemps renaissant. »

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Dire le vent, le bleu

« Tout est devenu BLEU. C’est bleu. C’est à crier tellement c’est bleu.

C’est du bleu venu des origines de la Terre, c’est un cobalt inconnu. On ne peut pas arrêter ce bleu, ces traînées de poussière bleues des cimetières des enfants. On souffre. On pleure. Tout le monde pleure.

Mais le bleu reste là. Acharné.

Le bleu des enfants comme celui du ciel. »

M. Duras, La mer écrite. Editions Marval, 1996

 

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Essai de Cécile Vibarel à propos de Requiem – Cardère Editeur

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« Mais aux lieux du péril, croît aussi ce qui sauve »
F. Hölderlin[1]

 

Requiem est le récit-poème d’une perte inconcevable.

 

C’est un chant douloureux et profond qui sourd de la plume sensible de Marie-Josée Desvignes pour tenter d’inscrire dans le cadre de l’écriture le non-sens, l’absurdité de la perte d’un enfant au moment de sa naissance.

Tenter de dire cet arrachement de la part la plus intime de soi, c’est comme retraverser le rideau de feu de la mort mais pour, cette fois, arracher le voile et découvrir enfin un visage. Non le visage torturé de la douleur mais celui, apaisé, de la délivrance et de la réconciliation. « Elle a cherché sur la page à inscrire un visage ».

Le texte dans sa forme même (dislocations, éclatement des typographies, modulations de rimes et de proses, illustrations de l’auteur avec des encres qui évoquent le sang que boit le papier) suscite une intensité dramatique qui nous prend dans son souffle haletant et nous amène, hagards, jusqu’au point ultime « au bout de la mer infinie ».

Récit d’une renaissance à soi-même, Requiem est un hommage rendu au sacré de la vie et à son archaïque réalité ancrée tout aussi bien dans la mort. La narratrice donne forme, dans son texte, à un ressenti corporel tracé sur la page avec les mots de la Passion : « supplice, écartèlement, chemin de croix, stigmates » … Ses images sont celles du feu, de l’eau et du sang. Ses couleurs sont celles d’un drame intérieur qui se joue en noir et blanc, maculé de rouge.

 

Un texte empreint d’une force archaïque

Sur le théâtre extérieur d’un lieu déshumanisé, l’espace froid et impersonnel de l’hôpital autant que l’espace anémié du souvenir cerné de « murs blancs de pierre », se présente une  foule anonyme, chœur d’une antique tragédie, qui se presse autour d’un ventre tombeau.  Cette foule, ici, est celle des « blouses blanches », personnel médical blafard, sans visage. Longs couloirs livides, blancheur létale d’un lieu qui répète le vide intérieur.

Comment ne pas songer ici aux « draps blancs », à tout ce blanc, dont parle Sylvia Plath dans son admirable texte conçu comme une pièce radiophonique sur l’expérience de la maternité par « Trois femmes »[2], faisant entrer le récit de Marie-Josée Desvignes dans une étrange résonance de poète à poète, autant que de femme à femme.

Avec Sylvia Plath, la narratrice de Requiem peut dire :

 

« Je me souviens d’une aile blanche et froide (…),
C’est un monde de neige maintenant.
Je ne suis pas chez moi.
Que ces draps sont blancs.
Les visages n’ont pas de trait ».

Chez M-J Desvignes comme chez Sylvia Plath, il y a ce contraste frappant dans l’écriture entre le blanc et le noir, associé au rouge. Les couleurs du drame. Pour Marie-Josée, le sang de l’accouchement se confond avec des « larmes de sang », avec la brûlure « inscription fer rouge » et « rouge l’ambulance – rouge le tablier du boucher » et « il pleut rouge dans (s)a tête ». Finalement, « le rouge – le noir se confondent ».

Pour Sylvia, la souffrance aussi s’inscrit en ombres noires et rouges :

« Je suis un jardin d’agonies noires et rouges » et
« Un soleil mort déteint sur le journal. Il devient rouge ».
« Le soleil s’est couché. Je meurs. Je fabrique une mort ».

Ces mots de Plath, cette même connaissance intime de la douleur partagée par toutes les femmes en gésine, prennent chez MJ Desvignes une coloration plus sombre encore du fait de la perte réelle de l’enfant. Le monde alors se fait négation, vide, annulation. Noir.

Noir pour la négation de l’enfant : « il y en aura d’autres puisque rien n’a eu lieu ». Terrible sentence qui nie non seulement l’enfant dans son ex-istence[3] mais aussi et peut-être surtout la mère dans son vécu tragique. Ainsi, « les plaies noires » de l’oubli, de l’absence, tous ces « lambeaux de souvenirs cachés dans ses entrailles » sont comme les caillots d’un sang noir coagulé qui ne peut trouver à couler, à remonter sa source car « les fleurs du silence ont d’innombrables ligatures ». Ainsi, noire est l’absence, le vide laissé par la perte comme un vêtement de deuil.

Par contraste, blanche est l’angoisse comme un suaire d’épouvante : Ces « espaces blancs et mornes dans la nuit caverneuse » ! Car, comme le souligne Heidegger dans sa philosophie de l’existence, l’angoisse, à la différence de la peur, n’a pas d’objet réel identifiable dans l’expérience. La peur peut être combattue par l’emploi de moyens de protections contre un danger bien identifié. L’angoisse, au contraire, n’ayant aucun objet, est une angoisse de rien, et sa source est par conséquent l’existant lui-même qui a à être.

Le blanc de la solitude martèle donc aussi son impuissance à se faire entendre comme si elle était condamnée à disparaître dans le flou fantomatique de cet espace rempli de vide. La narratrice dérive ainsi dans cette « lumière blafarde » d’un « espace démuni de couleurs » et se cogne à ce « mur blanc du monde », « dans le soutien inutile d’un monde extérieur ».

En résonance encore, dans une émouvante sororité, Plath lui partage un même chant de glace :

« L’hiver m’emplit l’âme !
Et cette lumière de craie
Qui trace des écailles sur les vitres,
Vitres des bureaux vides, des églises vides.
Que de vide ! »

Face à l’impuissance et au « silence des blouses blanches » et de leurs manœuvres, la narratrice sait que « le corps sait ». Et que la « lame blanche » pourrait la délivrer de toute cette souffrance. Car ils sont là, à s’affairer autour de ce corps comme des oiseaux de mort, « êtres protéiformes au dessus d’un désastre »… Elle dénonce ainsi avec une rare violence la « folie outrancière de l’inhumaine foule » et le « mépris de l’incompréhension douloureuse ». Elle peut alors, elle aussi, rejoindre Sylvia  « dans (s)a nuit polaire ».

Dans cette nuit de l’âme pourtant quelque chose répond à sa peine. Une infime lueur se glisse dans les interstices du tombeau de silence où elle s’est laissée enfermer, « obéissante à l’injonction d’oubli ». Comme un surgeon de vie fleurissant à son arbre, une image de son enfant flotte autour d’elle sur les eaux de son commencement. Grâce à cet « enfant de la nuit » enfin regardé, « (son) cœur s’ouvre immense sur un amour infini ». Ce qui la sauve, elle qui fut « la noyée », c’est « la réminiscence de la première naissance ».

Une voix remontée des profondeurs, « soleil noir des grandes demeures d’eau » cherche ainsi à percer la glace de l’oubli, faisant écho, là encore, à la voix de Sylvia :

« Elle pèse comme le sommeil,
Comme le poids de la mer. Très au loin,
Je sens la première vague
Marée inévitable qui trimbale vers moi,
Sa cargaison d’agonie
Et moi, coquillage résonnant sur cette plage blanche,
J’affronte ces voix calamiteuses,
Cet élément terrible ».

Depuis son monde intérieur inondé de larmes, cet « océan miné prêt à exploser à tout moment », la « noyée » trouve, au fond d’elle-même, la force de regarder en face ce soleil noir et de le reconnaître. Car, la première naissance, au-delà de celle du premier enfant né,  renvoie  véritablement au premier regard porté sur soi, celui qui nous fait nous reconnaître nous-mêmes dans le regard d’autrui[4]. La mère connaît seule son enfant, elle qui l’a porté. Le drame souligné par ce récit est bien celui-là : « Les enfants dont la tombe est le ventre de leur mère n’ont pas été connus, sauf d’elle-même ». A la naissance dans et par le corps, doit succéder une naissance dans et par l’imaginaire de la mère. La société des hommes, ensuite, reconnaît l’enfant comme un semblable. Alors « qui pour dire qu’ils ont existé » s’interroge et nous interroge M-J desvignes ?

Sans visage, il n’y a pas d’humanité. Faire exister, donner une inscription réelle à cet « enfant imaginaire » dont le visage n’existe pas, c’est se rappeler que « chaque visage est un Sinaï qui interdit le meurtre » comme le dira Paul Ricœur  commentant un propos d’Emmanuel Lévinas[5].

Qu’est-ce que cela fait dans le corps de la femme de porter puis de se séparer de quelque chose que l’on ne pourra jamais regarder, qui ne pourra jamais s’incarner dans un face à face ? Ce goût d’inachèvement est terrible car il coupe à la racine la possibilité de se projeter vers autre chose. Cet inachevé est comme un trou béant que l’on porte en soi-même à la place de l’enfant. D’où la nécessité vitale d’un travail d’incarnation qui se fait ici dans et par l’écriture.

C’est qu’au-delà de la force de l’écriture, des questions précises et concrètes sont abordées en creux du récit, derrière les mots de l’expérience vécue, et dont la narratrice nous porte un témoignage précieux parce que rare.

 

Un témoignage contre le non-sens

En premier lieu, M.J. Desvignes nous interpelle sur la question de la reconnaissance légale d’un enfant qui n’a pas survécu à la naissance. Et ce drame creuse non seulement la mère mais tous les proches. Comment survivre, en effet, à cet abîme insondable de questions, de doutes, de reproches qui viennent saper les fondations familiales (« on ouvre le caveau de l’enfant qui n’a jamais existé on s’y installe »), à l’effroyable culpabilité qui ronge comme un acide, « les plaintes de la biche aux abois condamnent le bourreau sanguinaire qui, libérant la mère, a percé le flanc du petit faon ».

Ensuite, viennent les questions de la violence institutionnelle et de la maltraitance médicale, inscrites au cœur même du récit et qui restent aujourd’hui encore profondément taboues. Au-delà de la souffrance personnelle de la perte d’un enfant, le récit braque ici une lumière crue sur l’inhumanité profonde (souvent inconsciente et non intentionnelle) des rapports que le corps médical, « foule anonyme pressée sur la colline », peut entretenir avec ses patients.

Face à cette violence absurde, « ils ne lui ont rien donné à voir – rien à comprendre – pas même une image », tout ce que la narratrice peut faire pour son enfant mort, c’est de « lui construire une cathédrale de mots » et de lui composer une messe des morts. Mais ce Requiem sonne aussi une charge sans concessions contre l’absurdité de certaines lois et comportements humains dénués de sens. La narratrice puise ainsi au cœur de son intimité pour dénoncer « un géant aux mains de spatules et son protocole aberrant » (lieux et corps médical impersonnels, actes médicaux vécus de façon intrusive, comme une négation d’elle-même, absence d’échanges simplement humains). Car c’est bien là, dans ce protocole techniciste, que réside la menace de l’hypermédicalisation et de son interventionnisme iatrogène.

Le geste médical « fouille – extirpe » son « corps exposé comme un morceau de viande » sous couvert d’apprendre la médecine. Elle devient jouet entre les mains de ces « singes savants bardés de science » qui « s’acharnaient sur ce corps à la dérive », découvrant dans le même temps « la honte mêlée à la souffrance ». L’hémorragie du mot dit ici la menace de cette intrusion de la technique, « longue aiguille tremblante (…) plantée droit dans le cœur » et de la toute puissance du savoir médical contre l’intime sentiment de la mère, le savoir de son corps. Il a fallu « lutter dans le corps », se battre « contre eux», contre « la règle » imposée par d’autres et « les cris », finalement, martèlent quelque chose qui n’a pas été entendu : « sa voix étouffée celle que l’on n’a pas entendue ». Contre cette déferlante de la violence, n’y a t-il pas d’autre choix que l’enfouissement de sa douleur ?

Face à l’injonction d’oubli, à l’anesthésie générale, à la négation de soi, il existe une autre voie, étroite et difficile, par laquelle MJ Desvignes est passée après une longue errance intérieure. A la suite de Rilke, elle est entrée dans « le péril ouvert ». Elle a osé pousser ce cri de liberté, assurant ainsi les femmes qu’elles peuvent exercer leur libre choix d’individu conscient face à la tyrannie du pouvoir et à la maltraitance institutionnelle.

Car cette maltraitance est aussi dans la loi instaurée par les hommes[6]. Et c’est cette vérité crue et sidérante que la narratrice nous met devant les yeux. Que l’hôpital cherche à se décharger de toute responsabilité légale et de tout risque de procès dans l’« inhumanité du troupeau accomplissant son forfait » laisse un goût de cendres supplémentaire et le sentiment de voir encore son « enfant subtilisé », alors même que l’on enjoint au père de venir voir l’enfant, « regarde, c’est tout ce qu’ils veulent », pour s’assurer qu’il n’y aura surtout « rien à déclarer ».

Insoutenable douleur, comme un piège qui se referme, que de découvrir après la douloureuse expulsion de l’enfant, la façon dont on écarte les parents de toute relation humaine à leur enfant mort. La vision de l’enfant est la prérogative du père mais c’est une vision toute juridique, « obscène » qui lui impose au fond le silence. La mère, elle, est reléguée dans « la vraie nuit de l’absence ». Emmurée vivante.

 

La « noble » figure d’Antigone

Et c’est bien sûr la figure d’Antigone qui s’avance derrière les voiles des mots, tout au long du récit, pour éclater à la fin dans un cri : « Personne jamais ne viendra écouter sa douleur » ! Cet enfant, qui n’avait d’autre sépulture que le corps de sa mère, en réclame une visible par tous.

Donner une sépulture, c’est reconnaître une personne comme appartenant au monde des hommes, lui faire une place, réinscrire la mort dans la vie. D’où l’importance de la ritualité funéraire dans la vie des hommes. Dans un séminaire portant sur l’éthique de la psychanalyse, Lacan[7] évoque longuement la figure d’Antigone pour souligner le rôle fondamental de la nomination au moment de la naissance, qui instaure le petit d’homme comme sujet parlant, l’inscrivant par là-même dans l’ordre symbolique reconnu par ses semblables et permettant la perpétuation de la société.

De la même manière, priver de nom un petit d’homme, à sa naissance, ou lui refuser les rituels funéraires, revient donc à nier sa condition de sujet parlant et constitue une grave atteinte à l’ordre social et symbolique. Antigone s’élève ainsi moins contre l’ordre établi que contre le non respect du à la condition humaine et bravant l’interdiction du silence, elle est celle qui donne aux absents une réalité dans la mémoire des hommes. Ainsi, l’enfant mort peut prendre sa place parmi ses semblables. Et reconnaissant l’enfant, on reconnaît aussi sa mère qui lui a donné naissance.

Si la figure d’Antigone, au-delà même du mythe grec immortalisé par Sophocle, a donné lieu à d’innombrables interprétations politiques, juridiques ou bien à des lectures historiques et psychanalytiques, fondamentalement, le refus d’Antigone est le refus d’une société fondée sur l’anéantissement de l’individu par la loi du collectif, du dominant, du normatif. En ce sens, le « non » de Marie-Josée Desvignes, affronté au silence du groupe qui préfère enterrer la mère vivante dans le déni d’un enfant mort-né, est en soi un acte d’héroïsme.

Contre l’enfouissement, elle appelle, ainsi, à « remonter le souterrain », à soulever la pierre écrasante du « rien n’est arrivé » pour enfin sortir de la nuit de l’oubli et « entrer dans la lumière ». Invitant alors toutes les femmes, à l’égal de l’héroïne grecque, à renoncer à « l’antre de la désespérance ».

« Sous la bise glacée » leur dit-elle, « avancez vos courages ».

Magnifique façon de témoigner d’une suite possible dans la belle continuité de son arbre de vie.

 


[1] Œuvres, éd. par P. Jaccottet, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1967.

[2] Trois femmes, Sylvia Plath, édition Des femmes, Paris, 1975.

[3] Au sens Heideggérien de sortir de soi pour faire place à l’être, le Dasein du philosophe.

[4] Les psychanalystes parlent de « proto regard » pour évoquer ce premier regard qui suit immédiatement la naissance et qui marque de façon passive mais fondamentale le début de la naissance psychique. Se trouver privé de ce regard, et à plus forte raison de la présence même de l’enfant, condamne la mère à une errance indéfinie dans les enfers de l’impossible (re)présentation de l’enfant. Voir J.M. Delassus, Psychanalyse de la naissance, Dunod, 2005.

[5] E. Lévinas, Totalité et infini, essai sur l’extériorité, Paris, Le Livre de Poche, 1990.

[6] La possibilité de prendre en photo son enfant mort à la naissance et surtout de lui donner un nom et de l’enregistrer à l’état civil est inscrite depuis peu dans le droit français (2008). Toute l’anthropologie est là pour nous rappeler que l’enfant prend place dans l’espace symbolique et social précisément par le rituel de la dation du nom, par les parents ou le groupe, au moment de sa naissance.

[7] Lacan, L’éthique de la psychanalyse. Le séminaire, Livre VII (1959-1960), Paris, Seuil, 1986.

Cécile Vibarel


Cécile Vibarel, née en 1975 à Montpellier, s’est nourrie initialement d’une formation classique (Histoire et Philosophie). Elle entreprend, par la suite, des études d’anthropologie et obtient un DEA d’anthropologie religieuse africaniste. En parallèle à son travail de documentaliste, elle prépare actuellement une thèse de Doctorat sur les pratiques de naissance alternatives.

Ces études lui ont permis d’assouvir sa soif de découverte des altérités qui nourrissent son inspiration : Elle s’intéresse, en particulier, aux univers amérindien, africain ainsi qu’à l’Islam soufi et aux spiritualités orientales.

Convaincue que la quête essentielle de l’être est le cœur même de la poésie, elle envisage l’acte d’écrire comme une ascèse spirituelle et tente de puiser son encre à la source vive des traditions.

Quelques poèmes parus ou à paraître dans des revues papier ou numérique (Souffles, Littérales, Recours au Poème, Nunc, Arpa et Thauma) et un premier recueil, Sentinelles du silence, a été publié en édition numérique chez Recours Au Poème éditeurs, en Juin 2015.

Lire son recueil « Le nid dans la lumière » ici :

https://www.cequireste.fr/cecile-vibarel-chantal-jumel/

 

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l’eau, les nuages, le silence et la nuit…

« …Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce ! »

Baudelaire, Les bienfaits de la lune, Le  Spleen de Paris

 

 

Ma Super lune bleue de sang à moi…

2e pleine lune du mois -dite « lune bleue »-

et Super lune car au plus près de la terre, elle peut donc apparaître plus grande ou plus brillante, elle est dite à son périgée ;

et de sang car c’était aussi une éclipse lunaire totale.

La prochaine aura lieu le 31 janvier 2037 !

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Solitudes

Rien n’échappe au silence

Pas même l’eau des rivières

ni celle des glaciers

et des belles endormies,

des falaises de marbre

et des cieux souverains

( Peindre le ciel, en cours d’écriture)

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Rapatriés, Néhémy Pierre-Dahomey, Ed Seuil, 2017

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RAPATRIES

Néhémy Pierre-Dahomey

Editions Seuil

janv 2017

 Rapatriés  désigne, métonymiquement, à la fois le quartier et ceux qui y résident. En donnant ce titre à son premier roman, Néhémy Pierre-Dahomey installe le lecteur dans ce lieu, symbolique de toutes les tentatives avortées pour gagner un ailleurs, qu’est un camp haïtien dédié à accueillir tous ceux qui, après avoir rêvé de partir, ont été contraints à un retour en arrière. L’héroïne de ce roman ne quittera pas son île et durant tout son parcours de vie tumultueux, elle sera aux prises avec un destin qui s’acharnera à la ramener toujours à son point de départ, là où elle a toute sa vie, dans un mouvement concentrique fait de va-et-vient la retenant au cœur même de son île, Haïti  » tamponnée à la face du monde des années quatre-vings comme le coin le plus pauvre, le plus crasseux et le plus misérable de l’Amérique entière ».

Le roman s’ouvre sur une scène tragique qui nous ramène à notre terrible actualité où de nombreux migrants perdent leur vie en mer. Toutefois, il installe, dès l’incipit la figure d’un personnage féminin fort et volontaire : « Belli marchait, vaillante et décidée, sur ce sentier aussi simple qu’un calvaire », celui d’une mère haïtienne qui part, non pour répondre à un désir d’ailleurs, mais par défi amoureux.

Belliqueuse Louissaint au nom et au caractère déterminés, personnage central du texte, a pris la mer sur le « canot à voiles du capitaine Frère Fanon, «plus  un petit caboteur qu’un grand capitaine des mers » qui « s ‘était distingué en ayant touché plus d’une fois les terres de la Floride qu’il avait peuplées, en des temps moins difficiles, de quelques bonne dizaines de migrants ».

Belliqueuse y perdra Nathan, contrainte lors du naufrage, à bout de forces, de lâcher son petit corps dans les eaux turbulentes de la marée.

Son choix bien inconséquent toutefois et même irresponsable, révèle combien fragiles sont ces vies portées par la fatalité et le manque d’ancrage. Un personnage tout à la fois décidé  et passionné mais perdu dans son désir de sortir de son destin, une femme qui aime et qui souffre. Des événements tragiques, résultat de choix hasardeux, la conduiront aux portes de la folie et de l’errance. Et cette errance sera à l’image de son seul désir, partir pour mieux rester auprès de celui qu’elle aime. Une tragédie universelle sans doute. Une tragédie comme il en existe ailleurs, celle d’une mère médéique ? Belli est une femme prête à tout, même à s’amputer d’une part d’elle-même, en renonçant à ses enfants, pour accéder à une vie nouvelle. Mais si le désespoir de Belli transpire dans son errance, sa nature impulsive l’aveugle. Belliqueuse porte bien son nom.

Partie suite à une ultime infidélité de l’homme qu’elle aime, Sobner Saint-Just dit Néné,   elle reviendra « déterminée à aller mieux dans le meilleur des mondes avec l’homme de sa vie ». Cet homme qu’elle avait « l’habitude de maltraiter », jusqu’à le battre, « surtout quand il était saoul, en huit-clos ou en public », celui-là même qui lui mettra une raclée mémorable pour avoir commis cet « infanticide ». Pourtant, Belli « portait ce naufrage avorté dans le regard, en marchant comme elle seule sur la route étroite de Les-Miracles, quartier excentré de la cité ». Ce premier drame hélas sera suivi d’autres pertes, d’autres enfants que la mort ou le destin enlèvera à Belli. Il y aura Marline, une enfant de dix ans, fragile, tuberculeuse, puis ses deux autres petites, Belial et Luciole qu’elle choisira de « donner » à Pauline, une femme passionnément engagée dans la cause humanitaire qui « se disait révolutionnaire en son genre et travaillait à dégraisser ce système auquel elle avait accordé près de la moitié de son existence sur terre et toute sa vie professionnelle ». Combien d’enfants donnés à la mer ou à une autre mère ? C’est peut-être, en filigrane, une autre des intentions de ce livre qui pourtant ne s’étend pas sur des problématiques économiques ou sociales de l’île dont on sait qu’elle est soumise depuis longtemps à des conditions difficiles (climatiques, politiques, etc) mais qui montre combien le malheur peut marquer des êtres conduits par un destin implacable. C’est donc sans informer son infidèle mari (pour encore une fois se venger de lui) que Belli décidera de confier ses deux filles à l’adoption. Mais à quoi peut bien penser cette mère en avançant ainsi au devant de son destin de mater dolorosa ? On peut s’interroger sur le sens de la première épreuve qu’elle affronte comme une fatalité ; la perte de l’enfant de deux ans jeté à la mer, Nathan. Ce désespoir premier n’est-il pas fatalement annonciateur des autres catastrophes survenues ensuite ? Belli est-elle une mère indigne et abandonnique ou une femme soumise à son destin de femme insuffisamment portée, aimée, entourée ? Elle ira jusqu’à chercher quelque refuge ultime dans la foi et la dévotion chrétienne pour retrouver son mari parti, mais dans son échec à rejoindre sa fille par voie légale, elle perdra pied complètement. Quant à Belial qui n’est que beauté lumineuse, intelligence et douceur et que sa mère a oublié de nommer, elle s’auto-nommera de ce nom diabolique : « Cette petite s’est donné le nom du mal personnifié, l’autre nom du diable mentionné dans le manuscrit de la mer Morte de la grotte de Qumran. ». Bélial, par ce prénom « tragique » incarnera le mal dont sa mère souffre et par son propre exil pour la France, l’exil intérieur et carcéral de sa mère. Belial connaîtra-t-elle cependant un destin moins douloureux, en partant ?  Son histoire, en tout cas, restera marquée par celle de sa mère. Luciole au nom magique partira quant à elle du côté des Etats-Unis sans qu’on puisse jamais savoir précisément où.

Ses dernières filles parties, son fils aîné tombé dans la déchéance, elle regarde son passé et son histoire personnelle trouée, son arbre généalogique difficile à reconstituer du fait des manques et des absences à soi, jusqu’à l’ultime catastrophe du 12 janvier, encore dans la mémoire de tous.

« Elle n’en pouvait plus de ce monde où elle était retenue. Elle ne savait aucune magie qui ferait paraître devant elle, comme cela en urgence, la silhouette de ses enfants perdus. Elle s’en voulait à elle-même, à la scène originelle et floue de la perte de Nathan, à ce quartier qui n’était qu’un vaste inachèvement, un lieu raté, un acte manqué. Elle sentait le sang qui circulait chaud dans ses veines, des débuts de picotements, sa crampe au dos, et elle partait en délire contre son monde de sinistrés. »

Porté par une écriture énergique, une narration très maîtrisée, des personnages dont on ne peut se séparer une fois le livre refermé, ce premier roman très prometteur peint la tragédie d’une mère, elle-même métaphore d’une île aux tourments incessants. A l’égal de ses aînés en littérature, Pierre Néhémy-Dahomey manie une langue riche de ses paradoxes comme ceux de son île, puissante, lumineuse, exubérante parfois, une écriture au rythme frénétique et enlevé.

Néhémy PierreDahomey est né en 1986 à Port-au-Prince et vit depuis quelques années à Paris où il a poursuivi des études de philosophie. « Rapatriés » est son premier roman, Prix Révélation SGDL 2017.

Article mis en avant

Eaux troubles 1

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Acrylique 70×50

Dans le bruissement du ciel,
l’accueil vif argent des soirs sans nuages
s’écrit dans la lumière des aurores.
La limaille des mots
déchire leur palais,
la lame du rasoir
déchiffre leur silences

in Exil et trace

 

Espaces

Je ne vois pas beaucoup plus loin en peinture et en dessin, oui. L’espace n’existe pas, il faut le créer mais il n’existe pas, non. (Vers 1949)

Ecrits, Alberto Giacometti, Collection Savoir sur l’art, présenté par Michel Leiris et Jacques Dupin, Editions Hermann

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Acrylique, A4, effets de matière

Mémoires

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Acrylique, A4

 

« Toute la mémoire du monde est dans un grain de sable »

« Avant, il y a l’eau.
Après, il y a l’eau ;
durant, toujours durant.
-L’eau du lac ?
-L’eau de la rivière ?
-L’eau de la mer ?
Jamais l’eau sur l’eau.
Jamais l’eau pour l’eau ;
mais l’eau où il n’y a plus d’eau ;
mais l’eau dans la mémoire morte de l’eau. »

Edmond Jabès, Le Sable, in Le Seuil, Le Sable, Poésie/Gallimard

 

Flamboiement

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Acrylique sur toile 30×40

 

Éclairs dissipés, nuées excessives,

puis, en bas, la terre abasourdie

par le vent. Mais à l’endroit

le plus réceptif

se dresse le mur qui se bâtit

lui-même, et cela de telle façon

qu’il ne pouvait autrement.

Il n’esquive pas les soupçons

qu’il s’écroulera le temps venu,

vers l’omission inattendue,

de même d’ailleurs

qu’il ne s’oppose point à rester là

jusqu’à la lassitude… Mais

que de portes secrètes

pour les êtres au destin en retraite !

Vladimir Holan– Une nuit avec Hamlet – Poésie/Gallimard
Traduit du Tchèque par Dominique Grandmont

Vladimir Holan dont Aragon disait qu’il était « le plus haut des arbres de la forêt tchèque, celui qui est le plus près de l’orage » (dans sa préface au recueil d’où est extrait ce poème)

 

Rouge

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Acrylique toile 24×30

 

Vigilance, André Breton.

À Paris la tour Saint-Jacques chancelante
Pareille à un tournesol
Du front vient quelquefois heurter la Seine et son ombre glisse imperceptiblement parmi les remorqueurs
À ce moment sur la pointe des pieds dans mon sommeil
Je me dirige vers la chambre où je suis étendu
Et j’y mets le feu
Pour que rien ne subsiste de ce consentement qu’on m’a arraché
Les meubles font alors place à des animaux de même taille qui me regardent fraternellement
Lions dans les crinières desquels achèvent de se consumer les chaises
Squales dont le ventre blanc s’incorpore le dernier frisson des draps
À l’heure de l’amour et des paupières bleues
Je me vois brûler à mon tour je vois cette cachette solennelle de riens
Qui fut mon corps
Fouillé par les becs patients des ibis du feu
Lorsque tout est fini j’entre invisible dans l’arche
Sans prendre garde aux passants de la vie qui font sonner très loin leurs pas traînants
Je vois les arêtes du soleil
À travers l’aubépine de la pluie
J’entends se déchirer le linge humain comme une grande feuille
Sous l’ongle de l’absence et de la présence qui sont de connivence
Tous les métiers se fanent il ne reste d’eux qu’une dentelle parfumée
Une coquille de dentelle qui a la forme parfaite d’un sein
Je ne touche plus que le cœur des choses je tiens le fil

 

Bleu

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Acrylique toile 24×30

Qu’est-ce que le bleu et que penser du bleu ? C’est la même difficulté pour la mort. De la mort et des couleurs, nous ne savons pas discuter.
Albert Camus, Le vent à Djémila.

 

Danse (Mon corps est une île ) extrait 3

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Acrylique sur toile 30×40

1 – Danse

Tu esquisses quelques pas chassés, les bras aériens, au milieu du petit appartement. Le plus souvent tu danses en imagination. Il n’y a plus de mystère entre ton corps et toi, la danse est ce pont qui ouvre désormais tous les lieux que tu ne visiteras jamais.

–  « Tu es faite pour la danse, tu as le physique parfait pour le classique, un corps gracile, une petite tête, des épaules tombantes, une cage thoracique étroite et puis de longues jambes. » La main gauche du professeur a glissé de ton dos à tes fesses, sa main droite tient son bâton de danse en coudrier qu’il actionne sur tes chevilles quand tu te trompes, son regard pénétrant a plongé dans le tien, il a esquissé un sourire, son visage tout près du tien. Tu détournes la tête et tu baisses les yeux.

Chaque mercredi, tu enfiles ton justaucorps sous tes vêtements pour être la première dans la salle, tu cours pour arriver à l’heure ou un peu avant et, fébrile, tu chausses tes ballerines, commence tes exercices d’échauffement avant l’arrivée du groupe.

« -Première position : talons rapprochés, pieds en direction opposée

-Deuxième position : à l’identique mais avec un espace entre les deux talons de la largeur de deux pieds. (à chaque fois, dans sa démonstration, ses deux pieds joints et son ventre à hauteur de ton nez, son souffle dans tes cheveux..)

-Troisième position : le talon du pied gauche vient se placer dans la cambrure du pied droit

-Quatrième position : pied tête bêche l’un contre l’autre

-Cinquième position : pieds croisés l’un devant l’autre et parallèles. »

D’abord dans l’ordre, un petit saut pour changer de position, puis en les mélangeant pour suivre les improvisations imposés. On ne saute pas ! Faire des pointes est exaltant, tu te sens grande, perchée sur tes chaussons renforcés que tu uses beaucoup trop rapidement et qu’il faut remplacer souvent.

Tu n’es jamais fatiguée et après les cours, dans ta chambre, tu poursuis la répétition afin d’obtenir force et pureté dans les positions, c’est là travailler sa technique. Premier temps, tu files sur la gauche. Deuxième temps sur les pointes. Troisième temps, saut et pas chassé. Mouvements, brassées d’air, grâce délicate pour l’enfant nerveuse et inquiète que tu es, boule d’anxiété jusqu’à la tétanie des muscles, jusqu’à la nausée, la danse est un absolu, une vie sans bornes ni frontières, où les règles les plus dures sont aussi les plus émancipatrices, où les contraintes sont celles qui rendent libre. Fouettés, pirouettes, jetés, renversés, pliés -genoux en rotation externe parallèle aux pointes de pied, avec grâce, c’est impératif- puis ramenés juste avant le fouetté de jambe ; « plié, relevé, jeté ! », la répétition, encore et encore.

Rester ferme dans la posture, dans l’attente d’une décision du professeur. Il s’approche, attrape ta taille et te soulève d’un bras au-dessus de sa tête. Savoir demeurer aussi immobile et raide qu’une statue, et aussi souple qu’un pantin.

Plus tard, les cours de danse où tu t’épanouis, te seront enlevés, tu rêveras devant les gymnastes le dimanche à la télévision. Le corps souple de Nadia Comaneci, plume légère dans le vent, qui conquit les Jeux Olympiques en 1976 avec une note maximum. Tu admires son élégance. Sa réussite est ton évasion et ta frustration. Tu suis les rythmes musicaux et le silence des foules à chaque représentation, t’identifies à ce corps que les sauts et le souffle court semblent unifier.

Dans ton éducation, il n’y a pas de place pour le jeu, seul le travail compte, il faut se cacher pour lire, se cacher pour danser et chanter, être assidue dans le travail scolaire et les soins du ménage.

Des années durant, et pour toi seulement, tu as continué à répéter ces pas encore et encore, dès que tu as un peu de temps libre, le mercredi après midi et le week-end, après l’étude à laquelle tu ne déroges pas, parfois le soir en rentrant de l’école quand les adultes s’absentent et, le plus souvent possible, toujours furtivement. Certains jours, dans la maison vide, tu t’exerces à faire des pas jetés, la jambe droite tendue devant, la gauche en arrière, les bras levés haut en arc de cercle, tu vises la perfection, même si personne jamais ne te verra danser et ça, tu le sais déjà.

Danser a sculpté ton corps, assoupli et structuré ton esprit, apporté grâce et élégance à l’ensemble. Soubresaut, échappé, sauté, petit allégro et grand allégro (petit et grand saut), ce vocabulaire de la légèreté palpitent encore dans ton corps qui a dû composer avec l’austérité, la rigueur, la perfectibilité. Le Lac des cygnes est la première et dernière occasion de chausser tes ballerines, la seule fois où tu es montée sur scène avec les plus grandes dans la salle des fêtes de la ville, et où tu as compris que tu aurais un jour ce goût du partage et de l’envol, où tu as appris que s’emparer de la lumière était chose possible.

Avec patience et opiniâtreté, persévérance et force, le danseur se forge un instrument capable de communiquer la flamme qui l’habite. Il y a une transparence en son être qui aide à remplir le vide que l’on porte, la vacuité même du mouvement a ses correspondances avec le silence, ceux de la musique. Dépouillé. La danse et la méditation, deux mouvements identiques. Dans les deux cas, il s’agit de traduire ce qui à l’intérieur de soi ne peut se dire. Aujourd’hui tu médites, tu dessines et peins, tu écris. A l’origine du monde, avant le verbe, l’homme a dû danser, manière d’organiser le chaos du monde et de sa vie intérieure. Pour exprimer ses émotions, ses sentiments, tout lui était prétexte à danser, pour appeler la pluie, pour dire sa joie, combler sa peine, invoquer Dieu.

Spontanée et profonde, légère et comme le papillon, éphémère, la danse n’inscrit rien, ne fixe rien, ne garde rien, elle donne et s’évanouit , comme la parole elle s’envole. On ne cesse jamais de danser. La danse est partout. Tout est mouvement, les planètes dans le cosmos, leur harmonie parfaite, l’ordre de la nature, la fuite des nuages dans le ciel, le roulis des vagues, le vent dans les feuilles, les rires des enfants, la voix elle-même est une vibration dansée, une ondulation.

La danseuse en toi déplie ses voiles, tisse les mots du corps, recrée la musique des sphères, organise l’espace de la pointe de ses pieds  et, du bout de ses doigts trace les mêmes signes sur des surfaces lisses ; derviche tournoyant, elle s’envole et « descend » lorsqu’elle avance, « remonte » quand elle recule, (ce sont les termes précis et anciens car autrefois les scènes étaient penchées). Son corps est un instrument délicat, ses os sont fragiles et soumis à la moindre fracture de fatigue, la dentelle de ses muscles craint le déchirement ; les cervicales, les lombaires, les hanches surtout sont mises à rude épreuve. Le corps était objet de honte pour ta mère. En Italie, on enseigne le mépris du corps, que l’on doit cacher, dérober au regard.

 

image 1 : pastel ; image 2 : encre sepia

Acrylique 2

2d

 

Acrylique 21x 29,7

« (…)

Ô mer qui ne puise en soi que ressemblances,

et qui pourtant de toutes parts

s’essaie aux métamorphoses,

et vaine, accablée par sa lourdeur prolifère,

se refoule, de crête en crête, jusqu’au couperet du ciel,

mer renaissante et contradictoire

(…) »

« Comme un bœuf bavant au labour… »

Jules Supervielle-1919

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