Aube

« Mais il semblait que, derrière le grand incendie du ciel, il vit quelque chose : il voyait ce qui chaque soir s’était révélé à lui plus nettement. Peut-être pouvait-on appeler cela l’éternité de la vie. » Missa sine nomine, Ernst Wiechert

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Crépuscule

In s’oru e su mare/canta ‘su rissignolu / Cum boghe dolentia / No mende podia ilthare /In sa campagna solu / Ca a tié non bidia (« Dans l’or de la mer/ chante le rossignol/ d’une voix douloureuse/ Je ne pouvais rester/ seul dans la campagne/sans te voir. (Mutos de la région de Nuoro attribué au poète sarde Sebastiano Porcu).

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Autour de la parité hommes/femmes

Autour de la parité hommes/femmes

I-Genre et représentations

Le 8 mars est la Journée internationale des Droits des Femmes, et le mois de mars tout entier est souvent l’occasion de multiplier les manifestations un peu partout dans le monde.

La question de la parité, de l’égalité hommes/femmes était le thème de cette journée du 13 mars 2018 organisée par l’Espace Familles du Centre social Lucia Tichadou à Port-de-Bouc en concertation avec Jean-Luc Albert de la Médiathèque Boris Vian ; 6e journée de l’année pour ce réseau d’échanges qui réunit habituellement des parents désireux de dialogues sur des problèmes de société.

La question orientée dès le départ sur l’égalité hommes/femmes dans le travail ne pouvait se départir d’une réflexion autour de la résistance des femmes tout au long de leur vie, face à la domination masculine toujours vivace dans nos sociétés et au sort qui leur est le plus souvent réservé toutes classes confondues. Si le mouvement #Me too initié à la suite du scandale Weinstein a permis une libération mondiale de la parole des femmes sur les réseaux sociaux, force est de constater que les choses évoluent encore lentement sur tous les fronts des droits et de la reconnaissance des femmes.

Dans le cadre du travail, les inégalités sont encore trop importantes, tant en termes d’égalité des salaires que de considération et de respect.

Il a surtout été question lors de ce débat de deux heures, de la reconnaissance au travail élargi à la société. Chacun s’accorde sur l’idée que chaque fois qu’une loi est décrétée, « on a l’impression qu’on en parle beaucoup mais que peu de choses sont faites », et il est bon de rappeler que depuis 45 ans en effet, entre la première loi, dite loi Roudy du 13 juillet 1983 qui établit l’égalité professionnelle hommes/femmes et celle de 2014 visant à combattre les inégalités entre hommes et femmes dans les sphères privée, professionnelle et publique, pas moins d’une dizaine de lois ont visé à sanctionner les entreprises qui ne s’y plieraient pas et elles sont pourtant restées sans effet. Cette dernière dit pourtant tout simplement que dans toute entreprise de plus 50 salariés, l’entrepreneur doit établir un diagnostic des différences de salaire et mettre en œuvre un plan d’action pour y remédier. Trop peu d’entreprises ont été sanctionnées et en effet « rien ne bouge ». Rappelons qu’en moyenne, les femmes sont payées 15 à 20% moins que les hommes, l’écart pouvant atteindre 26% chez les cadres, la différence tenant sans doute au fait qu’un individu payé au SMIC est indifféremment homme ou femme.

Un nouvelle loi visant à établir une égalité salariale entre les hommes et les femmes devrait paraître et certaines parmi les participantes s’interrogent sur la prise d’effet de cette nouvelle loi : « va-t-elle être rétroactive ? », « va-t-elle s’appliquer pour les anciennes employées de l’entreprise ou seulement pour les nouvelles embauchées ? « , « ne va-t-on pas opposer que cela sera trop coûteux pour l’entreprise ? »

La question qui demeure depuis toujours est de savoir pourquoi les femmes ont toujours accepté cet état de fait ? « On a trouvé ça normal et malgré les nombreuses questions, il y a eu peu de réaction », dit une participante.

La problème de la parité effraie depuis des siècles et la question primordiale demeure : comment ébranler une structure de domination ? Cette question sur l’égalité hommes/femmes interroge toujours certains sur la difficulté des travaux dits  « masculins ». « Salissants ou très durs » dit ce monsieur qui intervient à son tour. Une jeune fille lui répond : « Mais si elle accepte de le faire c’est qu’elle s’en sent capable ? Pourquoi pas ? Peu importe qu’elle soit frêle ou non. » Une autre rappelle qu’aujourd’hui « plus aucun métier n’est interdit aux femmes, même celui de sous-marinier » mais « c’est tout récent ». Une jeune fille raconte les bonheurs de son amie « soudeur » (y aura-t-il un jour un féminin ? Soudeuse?) et comment elle est très bien insérée dans le milieu ouvrier, « parce qu’elle a de la personnalité ». « Si tu te laisses pas faire », « si tu as de l’autorité », « si tu t’imposes ».

« Tout s’obtient par la lutte, on a du retard à tous les niveaux, professionnels, vie privée, et de plus en plus de mal pour rattraper ce retard. » « Les lois peuvent bien être votées s’il n’y a pas de volonté… »

La représentante de Vie au féminin rappelle les droits des femmes, droit de vote, égalité réglant les violences faites aux femmes, l’indépendance des femmes gagnant du terrain, et souligne que « l’égalité dans tous les domaines aiderait à solutionner pas mal de problèmes ».

Très rapidement, le débat va rejoindre la question de la représentation que l’on a des femmes : « les femmes doivent rester à la maison », « la femme n’est pas capable de travailler » autant de clichés éculés qui sont encore dans certaines mentalités.

La question du genre et des représentations

Il y a une volonté de changement mais elle suppose de la part de la femme qu’elle choisisse sa posture. Certaines parlent de « lutte ». Et Claudette Blain, psychologue, rappelle qu’il vaut mieux travailler sur la non-violence « parler en termes de lutte, combat, violence est très négatif pour toutes les avancées ». « Il faut préférer les termes  se positionner, s’affirmer » et non partir en guerre contre les hommes. Et insiste sur le fait que « La force intérieure, toutes les femmes l’ont et une femme n’est jamais « sans emploi » mais au contraire en a « 100 », jouant sur l’homonymie des termes et accentuant l’écart dans l’injustice. Si on convient que les femmes sont fortes en effet de leurs capacités à mener de front plusieurs tâches, il convient d’introduire dans leur positionnement une stratégie d’affirmation plutôt que celle de la victimisation et de la lutte permanente épuisante et vaine. Cette guerre-là a toujours fait peur aux hommes, il ne s’agit donc pas de se comporter comme des hommes, mais de regagner du terrain sur ces représentations et ces schémas de domination masculine.

Il y a une volonté de changement et les groupes de parole y aident grandement dans la prise de conscience. Cette journée en est la preuve.

Comment ébranler une structure de domination ?

Quelles sont les marges de manœuvre ? A-t-on de vraies réponses à ce démantèlement ? Que pouvons-nous inventer de nouveau ?

« Chacun peut chez soi, dans son foyer, faire bouger les choses. » « Les regroupements comme le nôtre aussi peut faire évoluer les mentalités ».

Une jeune femme évoque le film « La source des femmes » où les femmes décident de faire la grève de l’amour, qui n’est pas sans rappeler le Lysistrata d’Aristophane. Lusistrátê, du grec ancien Λυσιστράτη, littéralement « celle qui délie l’armée », (de λύω / lúô, « délier » et στρατός / stratos, « l’armée »), est le prénom d’une héroïne grecque de l’Antiquité. Dans cette pièce éponyme, Aristophane, comme souvent dans son théâtre, met en scène des femmes qui se révoltent contre la domination des hommes et prennent le pouvoir, inversant les rôles. Le mot de ralliement de Lysistrata étant : « Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vos maris ».

Pareillement, dans « La Source des femmes », explique une participante au débat, dans un village d’Afrique du Nord, les femmes vont chercher l’eau à la source, en haut de la montagne, sous un soleil de plomb, et ce depuis la nuit des temps. Leila, jeune mariée, propose aux femmes de faire la grève de l’amour : plus de câlins, plus de sexe tant que les hommes n’apportent pas l’eau au village ».

Ne pas rester dans la plainte qui n’a jamais fait avancer donc et se demander au contraire « quel bénéfice on retire de la victimisation ».

Revenant sur les représentations dans les types de travaux effectués par les hommes, certaines s’accordent à dire que le changement ne passe pas toujours par les lois mais bien par une capacité à s’imposer, l’exemple donné étant celui des conductrices de camion ou de bus. « Il n’y a pas eu de lois pour cela ».

« On demande souvent à une femme de faire ses preuves », « même pour être secrétaire » et « ils [les patrons] en profitent pour nous sous-payer »

Un exemple est apporté avec la suppression des CHSCP (comité de vigilance sur le maladies liées au travail ), suppression qui montrerait une volonté de nier la présence des femmes dans l’entreprise ; « une femme a plus facilement un cancer du sein qu’un homme… » évidemment.

« Le salaire des femmes a longtemps été vu comme complémentaire à celui des hommes », ce qui minimise voire néantise leur présence.

Le débat avançant entre plainte, résignation, et révolte, le recentrage par l’une des intervenantes s’est fait à nouveau sur le choix du langage, sur la question du choix des mots et du positionnement de la femme face à ces problèmes de discrimination. « Il faut mettre des cadres avec fermeté, être bien avec soi pour pouvoir aller vers les autres. Ce qui se fait au sein de la famille se fera au sein de la société naturellement ». Le choix des mots induit celui des représentations genrées, « Tant qu’on dira hommes/femmes on ne s’en sortira pas ».

Cette remarque a amené à réfléchir sur la différence effective entre les hommes et les femmes. Il est évident pour tous que hommes et femmes ne sont ni physiquement ni biologiquement constitués pareillement, n’ont ni les mêmes organes génitaux, ni les mêmes hormones, ni les mêmes capacités biologiques (les femmes peuvent avoir des enfants, les hommes non). En raison de ces différences, il est banal de dire que les hommes ont une force physique supérieure. Mais le monde aujourd’hui démontre que l’individu le plus qualifié pour diriger n’a pas besoin de sa force physique, il a besoin d’être plus intelligent, et ce critère rend indifférenciables aujourd’hui les hommes et les femmes.

Une question d’éducation

Sans doute, il n’y a pas lieu de se positionner dans une guerre des sexes et engendrer une révolte issue d’une victimisation permanente mais ne doit-on pas réfléchir aussi sur ce qu’induit dans l’éducation que l’on donne à nos filles, le fait de ne pas laisser s’exprimer sa colère. N’est-ce pas à cause de ça que nos filles restent dociles ? Nous apprenons toujours à nos garçons à devenir « virils et forts » et à nos filles à être « douces et modérées dans leurs paroles ».

Peut-être conviendrait-il d’élever nos filles et nos garçons en suivant leur propre inclination. « Une fille peut aimer jouer aux petites voitures », « un garçon peut aimer jouer à la poupée. »

J’ai pris pour exemple la tradition en Albanie des vierges jurées. Dans cette société patriarcale par excellence où le père offre à son gendre le jour de son mariage, la cartouche qui servira à tuer sa propre fille si elle se comporte mal avec son mari, les filles en âge de se marier peuvent choisir d’échapper au mariage en jurant de rester vierges. Ce faisant, elles acceptent de renoncer entièrement à leur féminité et adoptent l’habit, le comportement, les droits et devoirs des hommes. En dépit du fait que c’est absolument mortifiant pour ces filles de devoir choisir entre deux solutions radicales et une totale soumission aux décisions patriarcales, on peut s’interroger. Si donc, ces filles sont capables de devenir des hommes c’est qu’elles sont capables comme les hommes, pourquoi alors cette domination transmise par les pères ?

A contrario, dans son texte « nous sommes tous des féministes », l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi, évoque comment à l’âge de 9 ans, elle a désiré devenir chef de classe, statut, là encore, dédié aux garçons uniquement et fondé sur la meilleure note. Elle s’est vue refuser cette fonction au motif qu’elle était une fille, elle qui se serait bien vue maniant le bâton pour discipliner la classe a pu constater que le garçon « doux et paisible », qui avait eu la meilleure note après elle, n’était absolument pas du tout d’accord pour rentrer dans ce rôle.

En conclusion

Ce débat de deux heures a ouvert beaucoup de réflexions sur la place des femmes au travail et leur reconnaissance.

L’émancipation des femmes évolue lentement. Le code civil napoléonien de 1804 où les femmes restaient mineures toute leur vie a dominé jusqu’en 1914. On a souvent dit que la guerre de 14/18 a conduit de nombreuses femmes à assumer la relève dans tous les travaux sans aucune reconnaissance puisqu’elles ont dû reprendre leur place dès le retour des hommes. Droit de vote (1945), ouverture de compte en banque (1965), légalisation de la contraception (1971), loi Veil sur l’avortement… L’émancipation progressive ira de pair avec l’augmentation de la place des femmes au travail mais pour autant en 2018, les inégalités perdurent, et ce, malgré le vote de la parité hommes/femmes en politique (2000) ou dans les conseils d’administrations des grandes entreprises (2008).

Les avancées se font aussi journellement dans les entreprises et évoluent au sein des syndicats qui devront prendre en compte de plus en plus la parole des femmes car une question demeure : faut-il séparer luttes des classes et lutte des sexes ?

Si l’émancipation est bien passée par la féminisation du travail, on attend encore la mise en œuvre de cette égalité par la loi.

Fin du débat du 13 mars.

Ma contribution hors débat lue après le compte-rendu :

II… Les femmes sont faites pour faire des enfants ?

Dans son essai intitulé Une chambre à soi, en 1929, Virginia Woolf s’interroge sur le silence qui entoure les femmes au cours de l’Histoire, et surtout sur la question de leur incapacité à trouver leur place. Elle pose la question de l’existence des femmes dans la vie intellectuelle et dans la société. Elle se demande pourquoi les femmes sont souvent plus pauvres que les hommes, pourquoi elles ne savent pas toujours prendre leur indépendance, et qu’est-ce qui fait qu’elles sont niées, ou pire qu’elles se nient parfois elle-mêmes.

A un siècle de distance, qu’est-ce qui a vraiment changé ? Sinon la contraception qui a permis aux femmes cette émancipation…?

Lorsque j’ai repris mes études de Lettres et alors que j’étais en formation de formateur en écriture, une de mes professeures m’avait presque agressée en me demandant pourquoi, alors que j’avais eu la chance de connaître la contraception, j’avais mis au monde cinq enfants ! J’avoue que la question m’avait presque fait tomber de ma chaise. C’était en 1998 !

Si donc, j’avais une vocation d’écrivain, j’aurais du renoncer à la maternité…

En 2001 je publiais mon premier livre.

La question s’est toutefois reposée presqu’en ces termes dix ans plus tard et alors que pour des raisons (justement familiales) je n’avais toujours pas avancé dans mon projet de publication sans que je ne cessai pourtant d’écrire. La recherche d’un éditeur demande aussi du temps et en effet, mes multiples obligations m’ont fait délaisser pour un temps ce projet-là.

En effet, en décembre 2008 (soit 7 ans après ma première publication), lors d’une conférence intitulée «E comme EcrivainE» organisée par le GRAIF, le conseil général PACA et la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, je me suis retrouvée, en tant qu’auteure d’un premier essai, propulsée à la tribune pour remplacer une écrivaine qui n’avait pu faire le déplacement.

La thématique avait été largement présentée et développée le matin par une doctorante Audrey Lasserre, laquelle avait exposé sa thèse qui portait sur l’effacement progressif des femmes dans l’Histoire littéraire et plus précisément dans les manuels d’Histoire Littéraire. Audrey nous avait fait part de ses recherches et concluait que l’effacement des femmes se faisait quasiment de manière systématique tous les 30 ans du seul fait que les manuels d’histoire littéraire étaient presque exclusivement jusqu’alors,  rédigés par des hommes. Ce processus d’évitement se révélait  lorsqu’on consultait les sommaires de ces ouvrages. Elle avait pris pour exemple le manuel d’Histoire littéraire (1992) rédigé par un de nos anciens ministres de l’Education Nationale, Xavier Darcos, dans lequel  on pouvait en effet constater qu’on ne trouvait plus trace que de quelques trois lignes concernant  Georges Sand ou Colette. Quant à Elsa Triolet, je crois qu’elle n’avait jamais existé.

Avant de me donner la parole donc, dans la deuxième partie de la journée, consacrée à la présentation des auteurs, la présidente voulut savoir si j’étais inscrite par ex, à la Société des Gens de Lettres. Je ne sus que répondre sinon que je ne m’étais jamais souciée (et c’était vrai, trop occupée par mon métier d’enseignante et ma fonction de mère de famille nombreuse) de vouloir appartenir à un quelconque cercle qui m’aurait permis de me sentir reconnue en tant qu’écrivain mais pire que tout, j’ai répondu dans ma grande naïveté que je croyais ce cercle réservé aux hommes et même aux vieux messieurs. Je trouvais ce terme de SGDL très pompeux et l’avais sans doute confondu avec celui de l’Académie des Lettres. Certains souriront de mon ingénuité mais il est vrai que tous ces cercles d’entre-soi m’agaçaient déjà beaucoup. Et de plus, de mon aveu aussi, je ne me sentais pas vraiment  « écrivain » mais quand l’est-on vraiment ? Suffit-il de savoir écrire quelques vers, voire d’avoir écrit des milliers de pages comme c’était déjà le cas, pour son seul tiroir ? Est-on écrivain aujourd’hui dès qu’on a réussi à publier un livre (même à compte d’éditeur) alors que tant de personnes savent tenir un stylo ? Qui le décide vraiment sinon votre public…

III- La répétition engendre la norme.

Un jour, une amie me dit en confidence : « t’es-tu déjà demandée pourquoi, nous qui avons lu Beauvoir à l’adolescence, nous ne nous sommes jamais vraiment rebellées ? Pourquoi ne sommes-nous pas devenues féministes tout de suite, toi, par exemple, tu es rentrée dans le moule en te mariant très jeune et en dédiant ta vie à ta famille alors que tu voulais écrire. C’est qu’être féministe ne résout pas la question et parfois même l’aggrave.

La répétition engendre la norme. Si on vous répète durant toute votre enfance que vous êtes une fille et qu’une fille c’est fragile, vous finirez par le croire. Si on vous répète qu’une fille ça doit se soumettre, il est fort probable que vous aurez du mal à sortir de ce schéma répétitif avant longtemps, comme dans l’histoire racontée par Chimamanda Ngozi.

Vous êtes-vous demandé, pourquoi certaines ne se rebellent jamais et d’autres y pensent sans aller plus loin ? Ce que ça engendre comme conséquences de se rebeller ou pas… Certes, la faute à l’éducation est la réponse qui vient en premier, puis la religion, les traditions, les habitudes de vie, la peur du changement, etc. Quoi d’autre encore ?

Et oui c’est vrai que par exemple, être entendue après un viol ou un abus, rétablie dans son honneur, n’est pas encore une norme et que certains hommes continuent de se comporter comme des monstres dans de telles situations (y compris lors des dépôts de plainte en commissariat, ça s’est vu). Et oui beaucoup de femmes préfèrent se taire que de dénoncer leurs agresseurs à cause justement de la façon dont se déroulent les procès.

De fait, on m’a fait très justement remarquer au tout début du débat lors de notre première rencontre alors qu’ j’évoquai le mouvement ME Too, que ce mouvement était trop éloigné des revendications des femmes du peuple, que les actrices avaient beau jeu de vouloir dénoncer parce qu’elles, depuis leur place, seraient sûres d’être entendues. Comme pour toute révolution, il faut du temps pour que les choses changent. Et s’il apparaît que c’est souvent une minorité qui entraîne un mouvement, il est aussi plus facile que ce mouvement parte depuis ceux et celles qui disposent de la parole (intellectuelles, artistes). Le droit à l’avortement (appelé alors Manifeste des 343 salopes) a été aussi signé par des intellectuelles au départ et on a rapidement eu une loi en ce sens. Oser être libre impose un certain courage, celui d’accepter d’être à nouveau maltraitées, insultées et peut-être pire encore.

Et heureusement, régulièrement, des femmes oeuvrent de manière exemplaire pour qu’on en finisse. Elles restent vigilantes à toutes les manières dont les femmes sont victimes d’injustice, en font leur raison de vivre et passent le relais à de plus jeunes. La féministe Gloria Steinem a inspiré toute une génération de jeunes féministes comme Emma Watson, et sans la notoriété de celle-ci, le processus d’effacement serait enclenché, il faut bien saluer l’audace et le courage de ces femmes et il faut bien pour être connue et reconnue, avoir un chef de file.

Je voulais juste souligner le fait que nous ne pouvons pas continuer à nous comporter comme si nous n’étions pas entendues sous prétexte que nous ne faisons pas partie de la caste des célébrités ou des puissants parce que cela induit toujours une forme de résignation qui retarde le processus. L’inconscient collectif travaille à notre insu et nous devons l’alimenter de cet espoir de changement, en entendant toutes les souffrances, y compris celles de ces vedettes qui osent dénoncer, et croire que ces dénonciations serviront à toutes, en revendiquant chaque jour, dans l’éducation qu’on donne à nos filles mais aussi à nos garçons, le respect de chacun. Les grandes révolutions ont souvent été le fruit de revendications cumulées et naissent de l’inconscient collectif. Mouvement ouvrier, émancipation des femmes et de tous les opprimés ont les mêmes raisons d’espérer et de se mettre en mouvement. Cessons de penser que nous n’avons aucun pouvoir parce que nous sommes « invisibles ».

Enfin, il s’agit essentiellement de changer les mentalités et non les structures de la société. Le monde animal regorge d’espèces chez lesquelles les mâles sont dominés par les femelles. A l’origine, l’humanité était une gynocratie, les femelles faisaient loi en se servant des mâles pour protéger leurs petits et choisissaient les plus forts pour se reproduire. Puis la situation s’est inversée et on est parvenu au stade andocentrique, où le postulat de base était la supériorité de l’homme sur la femme. Très peu de gens l’ont mis en doute, à commencer par les femmes elles-mêmes. Ceux qui continuent de l’affirmer avec force n’ont sans doute jamais vu une ancienne paysanne dans les travaux des champs. Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’Origine de l’Inégalité rappelle que cette inégalité provient directement de la division du travail, l’homme s’étant réservé les tâches nobles qui lui permettaient d’être libre et de sauvegarder son autorité, la femme a été reléguée aux basses besognes. Toute l’éducation de nos garçons reposent sur cette inégalité sexuelle. On fait savoir aux garçons ce qu’on attend d’eux, c’est à dire : qu’ils se comportent différemment des filles, ne doivent pas pleurer comme elles, prennent leurs responsabilités et assurent dans la famille un rôle de protecteur.

A partir de cette prise de conscience et de ce débat réactivé autour du respect dû aux femmes, il ne s’agit pas de revenir à un système matriarcal ou de faire l’éloge des amazones mais d’instaurer à nouveau un nouvel ordre dans le rapport hommes/femmes. Après ces deux bascules, on peut espérer voir arriver un troisième âge qui apportera l’égalité des sexes.

Marie Josée Desvignes

20 mars 2018

Lecture du texte, faite lors de la rencontre du 12 juin 2018

Port-de-Bouc-mars 2018

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Arbre

Découpé dans la blancheur du ciel, l’arbre frissonne. Sous la voûte céleste, tu as rejoint la flambée du soir entre tes doigts écartés, tendus dans le crépuscule. À contre-jour, dans l’étau des secondes, l’arbre est devant toi, antre obscur traversé d’ombres claires. Tout flotte autour, le feuillage maintenant bleui par la fin du jour, le soleil écarlate à l’horizon, la lumière qui se retire dans les flammèches brunes du vent. La fraîcheur fige tes pas, tu demeures immobile dans l’enchevêtrement obscur, l’herbe paraît plus haute qu’un instant plus tôt quand le jour déclinait lentement ponctuant le silence de saccades blanches. Peu à peu la blancheur diminue absorbée par le vert sombre. Chaque branche se balance comme des bras tendus vers toi qui appellent la caresse de tes paumes ouvertes. Chaque arbre a son heure et sa couleur. Celle-ci obéit au trembler du vent, au temps qui passe, aux heures qui se succèdent, les feuilles rousses ont agrippé le sol, résolues à se dissoudre dans l’humus. Tu es feuille encore verte résolue à épouser cette terre vrombissante de vie, cet élan que l’arbre t’enjoint de capter, te dissoudre dans l’éblouissement de sa lumière, t’unifier à sa pérennité, tenir son équilibre, t’appuyer à sa force. Vibrante, la circulation dans les racines de l’arbre chatouille tes doigts de pied nus, tu sens monter leur sève, la source fraîche qui coule sous la pierre.
Extrait de Mon corps est une île (en cours d’écriture)…

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Pour Anna

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« …Puis un autre nuage fut attrapé par la lumière et un autre et encore un autre, si bien que les vagues au-dessous étaient criblées de flèches de feu empennées qui parcouraient de leurs dards erratiques l’azur frémissant. »
Les vagues – Virginia Woolf

 

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(Vraiment désolée pour les 9 publications parues toutes d’un coup le 3 juin dernier, problème de programmation, ça n’arrivera plus. )

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Horizons

« Parlons de l’horizon, mes amis, de quoi pourrions-nous parler d’autre ?

Avec le ciel au-dessus d’ici pour me rappeler que le ciel est également de là-bas, qu’il peut voir par-dessous la ligne où, pour nous ici, ce qui est à cessé d’être visible.

Et la couleur, parmi nous, comme ce secret qui est donc le sien.

Horizon comme cette pierre que je retire de la vase, avec dans ses creux l’odeur du sel

Le bleu des lointains dans les mots aussi, comme le sens rêvé dans la chose dite. »
Yves Bonnefoy, Remarques sur l’horizon (in L’heure présente)

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Ecume

voix, de par le vert
du plan de l’eau écorché.
Quand plonge le martin-pêcheur,
la seconde vibre.

Ce qui vers toi a levé
sur l’une et l’autre berge,
d’une foulée
se fauche en une image différente.

Paul Celan

 

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« les lèvres humides de la nuit »

Encres sépia et gris

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Depuis tant d’années je lave mon regard
dans une fenêtre où ciel et mer
depuis toujours sont sans s’interrompre
où leurs vies sont un, sont innombrables
sont une fois encore dans mon âme
un champ magnétique d’épousailles
une goutte de lumière-oiseau

Depuis tant d’années je demande

à la première couleur si fraîche

sur les lèvres humides de la nuit

d’être la peau et d’être la pierre

où mes doigts rencontrent le secret,

ce savoir qu’ils sont et celui qui est

des tonnes infinies de lumière.

Du plus pâle au tranchant du plus sombre

sans s’interrompre entre sang et pensée

entre feuille pinceau étendue

corps de liquide musique à jamais –

 

Ce poème de Lorand Gaspar est dédié à Arpad Szénes (peintre hongrois de l’abstrait) in Patmos et autres poèmes (Sidi-Bou-Saïd)

 

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cousu de bleu

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Le silence revient, il ouvre le ciel. Il porte ce bleu profond que tu es, de toute éternité, toi, l’accroc de ce bleu. Toi, repriseur de bleu. Toi, cousu de bleu. »

Pierre-Albert Jourdan
encre et gouache-11/05/18

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tout doux…

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Un après-midi de Kyoto dans l’espace d’un cerisier me voici hissé tout en haut de l’ivresse d’exister.

René Depestre

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Se laisser bercer

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Les rafles d’or sur le ravin des vagues
Quand les feuillets de la mer se replient page par page

Flot berceur,
Pierre Reverdy

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DERIVER

Ne rien faire, ne rien déranger.

Dériver.

Assise sur un rocher, je laisse le froid visiter l’épaisseur de mes jupes.
Me traversent le crissement et les bruits, l’odeur de la terre.
Suspension. Pointe aiguë. L’envie de crier.
Soudaineté de la perfection.

Leçon de choses (Christiane Singer, Les âges de la vie)

 

 

 

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Fraîcheurs

Je n’attendais plus rien quand tout est revenu, la fraîcheur des réponses, les anges du cortège, les ombres du passé, les ponts de l’avenir, surtout la joie de voir se tendre la distance. J’aurais toujours voulu aller plus loin, plus haut et plus profond et me défaire du filet qui m’emprisonnait dans ses mailles. Mais quoi, au bout de tous mes mouvements, le temps me ramenait toujours devant la même porte. Sous les feuilles de la forêt, sous les gouttières de la ville, dans les mirages du désert ou dans la campagne immobile, toujours cette porte fermée – ce portrait d’homme au masque moulé sur la mort, l’impasse de toute entreprise. C’est alors que s’est élevé le chant magique dans les méandres des allées.
Les hommes parlent. Les hommes se sont mis à parler et le bonheur s’épanouit à l’aisselle de chaque feuille, au creux de chaque main pleine de dons et d’espérance folle. Si ces hommes parlent d’amour, sur la face du ciel on doit apercevoir des mouvements de traits qui ressemblent à un sourire.

Les chaînes sont tombées, tout est clair, tout est blanc – les nuits lourdes sont soulevées de souffles embaumés, balayées par d’immenses vagues de lumières.
L’avenir est plus près, plus souple, plus tentant.
Et, sur le boulevard qui le lie au présent, un long, un lourd collier de cœurs ardents comme ces fruits de peur qui balisent la nuit à la cime des lampadaires.

Pierre Reverdy – Le bonheur des mots, 1959

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Dans la tourmente

« Patience, patience
Patience dans l’azur
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr »
Paul Valéry

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Vents salés

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« … Plus loin ! Plus loin ! Sur les versants de crépon vert,

Plus bas, plus bas, et face à l’Ouest ! Dans tout cet épanchement du sol,

Par grandes chutes et paliers – vers d’autres pentes, plus propices, et d’autres rives, charitables…

[…]

Ici la grève et la suture. Et au-delà le reniement… La Mer en Ouest, et Mer encore, à tous nos spectres familière.

[…]

Plus loin, plus loin, où sont les premières îles solitaires – les îles rondes et basses, baguées d’un infini espace, comme des astres.. . »

St John Perse – Vents

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Le Bal des Canotiers- Danièle Séraphin – Editions Complicités – 2017

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LE BAL DES CANOTIERS

Danièle Séraphin

Editions Complicités- 2017

Le Bal des Canotiers est placé sous l’égide des Impressionnistes (Monet, Renoir), de la poésie avec Rimbaud et de l’art pictural avec les frères Van Gogh dont la correspondance parsème les presque 400 pages de ce très beau roman virevoltant et léger au style très classique qui peut surprendre en ces temps d’expérimentation complexe en matière littéraire car il rappelle tout à la fois, entre réalisme et merveilleux, Maupassant (pour le cadre et le traitement des paysages) et, par son côté « contes de fée », l’univers décalé d’Amélie Poulain et celui de Tim Burton. C’est par le personnage de Céleste, gourmande et sensuelle diffusant ses fragances de simplicité et de bonheur autour d’elle que l’on entre dans cet univers féérique. «  Ainsi à la verte coulée d’une colline d’Auvers-sur-Oise, une maison à la noblesse fanée, aux volets décapés par le siècle, abritait cette tendresse mêlée. (…) Sous la gloriette accablée d’un chèvrefeuille et d’un rosier se cachaient une table et deux chaises rouillées. C’était là que Céleste goûtait le mieux ce qu’elle avait accompli : son œuvre palpitante et tressée, de feuillages, de lianes, de branchages et de félicités… Un vélo dans la rue grinçait. Le clocher de l’église tintait. La chatte assise en face d’elle lui contait sa journée avec le pli des yeux… »

Céleste, c’est la plus jeune des jumelles, Annabelle, la plus « jolie » ? ; elles sont les filles de Carole Grandval, artiste peintre inaccomplie qui les a élevées seule, entre dépression et mélancolie, leur lisant et leur relisant les lettres des frères Van Gogh… « Le mal de produire des tableaux m’aura pris ma vie entière, et il me semble (…) ne pas avoir vécu » (V.Van Gogh à Théo). C’est un roman empreint de poésie et de lumière -par la grâce d’une nature très présente tant dans la vie de Céleste dont l’émerveillement est infini qu’en ces lieux choisis pour cadre de l’intrigue, le village d’Auvers- sur-Oise où sont enterrés les frères Van Gogh- que l’on savoure jusqu’à la dernière page et qui nous entraîne dans une intrigue très tendue où la psychologie des personnages est décortiquée très finement. Céleste, voluptueuse et généreuse coule une vie simple et paisible dans la maison de leur mère tandis qu’Annabelle mène à Paris une vie de mannequinat superficielle et bruyante. Tout semble les opposer, l’une laide, l’autre belle, mais laquelle est réellement la plus belle dans son corps ? et laquelle la plus laide dans son âme ? Au départ, les deux semblent dans la lumière, mais une lumière très différente, tandis que l’une est sous les spots artificiels, l’autre se baigne nue sous les rayons du soleil. «  Dans sa parure d’ombre liquide, pliée sur son reflet dans l’onde, la jeune fille cueillait la fraîcheur à ses pieds pour s’en mouiller. » (…) « Céleste nue se redresse. Rivière aux genoux, elle est une  baigneuse pâle qui déplie sa pudeur, qui s’offre charnelle et confiante à l’attouchement d’un regard. Elle a pour seule chasteté le voile de ses cheveux mouillés sur la peau de ses bras. L’audace de cette chair sculpturale meuble tous les silences. » C’est cette image délicate et lumineuse qui s’offre au premier regard de Hugo, jeune professeur de français qui en fait la découverte par hasard, lui fiancé à une de ces parisiennes longilignes et sophistiquées dont il finira par se séparer pour venir à la rencontre de Céleste et en tomber follement amoureux. « Sa seule présence me comble, écrivait-il. (…) Il savait seulement qu’il avait trouvé son corps d’attache, une anse de chair lourde et maîtresse des eaux de son esprit. ». Céleste est pourtant présentée comme un laideron, grosse et mal fagotée, portant des verres très épais et disgracieux qui finissent de l’enlaidir mais, nue dans la rivière, dépourvue de ses verres et en pleine lumière, pleine de cette amour de la vie qui ne la quitte pas, en communion parfaite avec la nature, qui saurait résister à cette apparition qui semble sortie d’un Renoir. « C’est quoi être belle ? (…) La beauté était-elle le fruit du seul conditionnement esthétique, ou pouvait-elle exister dans l’absolu ? » Anna, comme elle s’en rendra vite compte quand sa carrière en peu de temps sera presque finie, et qu’elle retournera vivre auprès de sa jumelle (et lui pourrir la vie), est cette beauté superficielle des podiums et des castings, elle n’est qu’abstraction et vide, rien ne sait combler ce néant qu’elle porte en elle et dont Céleste a déjà mesuré l’importance, cherchant à combler celui-ci en l’aimant toujours plus et ce, jusqu’à s’oublier. «  Céleste était née avec la main mise d’Anna sur sa volonté. Garottée, cette laisse gémellaire menaçait d’étrangler, mais la peau en avait si bien avalé la présence, comme un bourrelet d’écorce au col de greffe des cerisiers, que la cadette n’avait nulle prescience du danger. C’était une servitude primitive, immémoriale… » L’évolution des deux sœurs jusque dans l’inversion finale et confuse génère une tension qui tient le lecteur en haleine quant au devenir de Céleste, jusqu’à la dernière page. Et même si on sait combien la gémellité peut investir de complémentarité, on reste toutefois ébahi devant tant d’abnégation alors que cette sœur diablesse, après avoir tout fait pour évincer le bel amoureux, tentera d’éliminer la douce Céleste à différentes reprises.

Au-delà d’une histoire à la psychologie complexe, Le Bal des canotiers est de ces romans qui, par la grâce d’une écriture très maîtrisée et de belles trouvailles stylistiques fait que l’on garde le personnage tout en sensualité et amour de Céleste longtemps après avoir refermé le livre.

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Romancière, Danièle Séraphin a fait des études de Lettres et de Danse. Professeur-chorégraphe pendant longtemps, elle enseigne à présent le Français. Elle est l’auteur de six autres romans, et d’un essai sur l’Art flamand.

« Céleste écoutait les mots germer dans ses entrailles. En elle, elle sentait croître le verbe, et la poésie réjouir son âme plus puissamment qu’un printemps renaissant. »

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Dire le vent, le bleu

« Tout est devenu BLEU. C’est bleu. C’est à crier tellement c’est bleu.

C’est du bleu venu des origines de la Terre, c’est un cobalt inconnu. On ne peut pas arrêter ce bleu, ces traînées de poussière bleues des cimetières des enfants. On souffre. On pleure. Tout le monde pleure.

Mais le bleu reste là. Acharné.

Le bleu des enfants comme celui du ciel. »

M. Duras, La mer écrite. Editions Marval, 1996

 

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Essai de Cécile Vibarel à propos de Requiem – Cardère Editeur

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« Mais aux lieux du péril, croît aussi ce qui sauve »
F. Hölderlin[1]

 

Requiem est le récit-poème d’une perte inconcevable.

 

C’est un chant douloureux et profond qui sourd de la plume sensible de Marie-Josée Desvignes pour tenter d’inscrire dans le cadre de l’écriture le non-sens, l’absurdité de la perte d’un enfant au moment de sa naissance.

Tenter de dire cet arrachement de la part la plus intime de soi, c’est comme retraverser le rideau de feu de la mort mais pour, cette fois, arracher le voile et découvrir enfin un visage. Non le visage torturé de la douleur mais celui, apaisé, de la délivrance et de la réconciliation. « Elle a cherché sur la page à inscrire un visage ».

Le texte dans sa forme même (dislocations, éclatement des typographies, modulations de rimes et de proses, illustrations de l’auteur avec des encres qui évoquent le sang que boit le papier) suscite une intensité dramatique qui nous prend dans son souffle haletant et nous amène, hagards, jusqu’au point ultime « au bout de la mer infinie ».

Récit d’une renaissance à soi-même, Requiem est un hommage rendu au sacré de la vie et à son archaïque réalité ancrée tout aussi bien dans la mort. La narratrice donne forme, dans son texte, à un ressenti corporel tracé sur la page avec les mots de la Passion : « supplice, écartèlement, chemin de croix, stigmates » … Ses images sont celles du feu, de l’eau et du sang. Ses couleurs sont celles d’un drame intérieur qui se joue en noir et blanc, maculé de rouge.

 

Un texte empreint d’une force archaïque

Sur le théâtre extérieur d’un lieu déshumanisé, l’espace froid et impersonnel de l’hôpital autant que l’espace anémié du souvenir cerné de « murs blancs de pierre », se présente une  foule anonyme, chœur d’une antique tragédie, qui se presse autour d’un ventre tombeau.  Cette foule, ici, est celle des « blouses blanches », personnel médical blafard, sans visage. Longs couloirs livides, blancheur létale d’un lieu qui répète le vide intérieur.

Comment ne pas songer ici aux « draps blancs », à tout ce blanc, dont parle Sylvia Plath dans son admirable texte conçu comme une pièce radiophonique sur l’expérience de la maternité par « Trois femmes »[2], faisant entrer le récit de Marie-Josée Desvignes dans une étrange résonance de poète à poète, autant que de femme à femme.

Avec Sylvia Plath, la narratrice de Requiem peut dire :

 

« Je me souviens d’une aile blanche et froide (…),
C’est un monde de neige maintenant.
Je ne suis pas chez moi.
Que ces draps sont blancs.
Les visages n’ont pas de trait ».

Chez M-J Desvignes comme chez Sylvia Plath, il y a ce contraste frappant dans l’écriture entre le blanc et le noir, associé au rouge. Les couleurs du drame. Pour Marie-Josée, le sang de l’accouchement se confond avec des « larmes de sang », avec la brûlure « inscription fer rouge » et « rouge l’ambulance – rouge le tablier du boucher » et « il pleut rouge dans (s)a tête ». Finalement, « le rouge – le noir se confondent ».

Pour Sylvia, la souffrance aussi s’inscrit en ombres noires et rouges :

« Je suis un jardin d’agonies noires et rouges » et
« Un soleil mort déteint sur le journal. Il devient rouge ».
« Le soleil s’est couché. Je meurs. Je fabrique une mort ».

Ces mots de Plath, cette même connaissance intime de la douleur partagée par toutes les femmes en gésine, prennent chez MJ Desvignes une coloration plus sombre encore du fait de la perte réelle de l’enfant. Le monde alors se fait négation, vide, annulation. Noir.

Noir pour la négation de l’enfant : « il y en aura d’autres puisque rien n’a eu lieu ». Terrible sentence qui nie non seulement l’enfant dans son ex-istence[3] mais aussi et peut-être surtout la mère dans son vécu tragique. Ainsi, « les plaies noires » de l’oubli, de l’absence, tous ces « lambeaux de souvenirs cachés dans ses entrailles » sont comme les caillots d’un sang noir coagulé qui ne peut trouver à couler, à remonter sa source car « les fleurs du silence ont d’innombrables ligatures ». Ainsi, noire est l’absence, le vide laissé par la perte comme un vêtement de deuil.

Par contraste, blanche est l’angoisse comme un suaire d’épouvante : Ces « espaces blancs et mornes dans la nuit caverneuse » ! Car, comme le souligne Heidegger dans sa philosophie de l’existence, l’angoisse, à la différence de la peur, n’a pas d’objet réel identifiable dans l’expérience. La peur peut être combattue par l’emploi de moyens de protections contre un danger bien identifié. L’angoisse, au contraire, n’ayant aucun objet, est une angoisse de rien, et sa source est par conséquent l’existant lui-même qui a à être.

Le blanc de la solitude martèle donc aussi son impuissance à se faire entendre comme si elle était condamnée à disparaître dans le flou fantomatique de cet espace rempli de vide. La narratrice dérive ainsi dans cette « lumière blafarde » d’un « espace démuni de couleurs » et se cogne à ce « mur blanc du monde », « dans le soutien inutile d’un monde extérieur ».

En résonance encore, dans une émouvante sororité, Plath lui partage un même chant de glace :

« L’hiver m’emplit l’âme !
Et cette lumière de craie
Qui trace des écailles sur les vitres,
Vitres des bureaux vides, des églises vides.
Que de vide ! »

Face à l’impuissance et au « silence des blouses blanches » et de leurs manœuvres, la narratrice sait que « le corps sait ». Et que la « lame blanche » pourrait la délivrer de toute cette souffrance. Car ils sont là, à s’affairer autour de ce corps comme des oiseaux de mort, « êtres protéiformes au dessus d’un désastre »… Elle dénonce ainsi avec une rare violence la « folie outrancière de l’inhumaine foule » et le « mépris de l’incompréhension douloureuse ». Elle peut alors, elle aussi, rejoindre Sylvia  « dans (s)a nuit polaire ».

Dans cette nuit de l’âme pourtant quelque chose répond à sa peine. Une infime lueur se glisse dans les interstices du tombeau de silence où elle s’est laissée enfermer, « obéissante à l’injonction d’oubli ». Comme un surgeon de vie fleurissant à son arbre, une image de son enfant flotte autour d’elle sur les eaux de son commencement. Grâce à cet « enfant de la nuit » enfin regardé, « (son) cœur s’ouvre immense sur un amour infini ». Ce qui la sauve, elle qui fut « la noyée », c’est « la réminiscence de la première naissance ».

Une voix remontée des profondeurs, « soleil noir des grandes demeures d’eau » cherche ainsi à percer la glace de l’oubli, faisant écho, là encore, à la voix de Sylvia :

« Elle pèse comme le sommeil,
Comme le poids de la mer. Très au loin,
Je sens la première vague
Marée inévitable qui trimbale vers moi,
Sa cargaison d’agonie
Et moi, coquillage résonnant sur cette plage blanche,
J’affronte ces voix calamiteuses,
Cet élément terrible ».

Depuis son monde intérieur inondé de larmes, cet « océan miné prêt à exploser à tout moment », la « noyée » trouve, au fond d’elle-même, la force de regarder en face ce soleil noir et de le reconnaître. Car, la première naissance, au-delà de celle du premier enfant né,  renvoie  véritablement au premier regard porté sur soi, celui qui nous fait nous reconnaître nous-mêmes dans le regard d’autrui[4]. La mère connaît seule son enfant, elle qui l’a porté. Le drame souligné par ce récit est bien celui-là : « Les enfants dont la tombe est le ventre de leur mère n’ont pas été connus, sauf d’elle-même ». A la naissance dans et par le corps, doit succéder une naissance dans et par l’imaginaire de la mère. La société des hommes, ensuite, reconnaît l’enfant comme un semblable. Alors « qui pour dire qu’ils ont existé » s’interroge et nous interroge M-J desvignes ?

Sans visage, il n’y a pas d’humanité. Faire exister, donner une inscription réelle à cet « enfant imaginaire » dont le visage n’existe pas, c’est se rappeler que « chaque visage est un Sinaï qui interdit le meurtre » comme le dira Paul Ricœur  commentant un propos d’Emmanuel Lévinas[5].

Qu’est-ce que cela fait dans le corps de la femme de porter puis de se séparer de quelque chose que l’on ne pourra jamais regarder, qui ne pourra jamais s’incarner dans un face à face ? Ce goût d’inachèvement est terrible car il coupe à la racine la possibilité de se projeter vers autre chose. Cet inachevé est comme un trou béant que l’on porte en soi-même à la place de l’enfant. D’où la nécessité vitale d’un travail d’incarnation qui se fait ici dans et par l’écriture.

C’est qu’au-delà de la force de l’écriture, des questions précises et concrètes sont abordées en creux du récit, derrière les mots de l’expérience vécue, et dont la narratrice nous porte un témoignage précieux parce que rare.

 

Un témoignage contre le non-sens

En premier lieu, M.J. Desvignes nous interpelle sur la question de la reconnaissance légale d’un enfant qui n’a pas survécu à la naissance. Et ce drame creuse non seulement la mère mais tous les proches. Comment survivre, en effet, à cet abîme insondable de questions, de doutes, de reproches qui viennent saper les fondations familiales (« on ouvre le caveau de l’enfant qui n’a jamais existé on s’y installe »), à l’effroyable culpabilité qui ronge comme un acide, « les plaintes de la biche aux abois condamnent le bourreau sanguinaire qui, libérant la mère, a percé le flanc du petit faon ».

Ensuite, viennent les questions de la violence institutionnelle et de la maltraitance médicale, inscrites au cœur même du récit et qui restent aujourd’hui encore profondément taboues. Au-delà de la souffrance personnelle de la perte d’un enfant, le récit braque ici une lumière crue sur l’inhumanité profonde (souvent inconsciente et non intentionnelle) des rapports que le corps médical, « foule anonyme pressée sur la colline », peut entretenir avec ses patients.

Face à cette violence absurde, « ils ne lui ont rien donné à voir – rien à comprendre – pas même une image », tout ce que la narratrice peut faire pour son enfant mort, c’est de « lui construire une cathédrale de mots » et de lui composer une messe des morts. Mais ce Requiem sonne aussi une charge sans concessions contre l’absurdité de certaines lois et comportements humains dénués de sens. La narratrice puise ainsi au cœur de son intimité pour dénoncer « un géant aux mains de spatules et son protocole aberrant » (lieux et corps médical impersonnels, actes médicaux vécus de façon intrusive, comme une négation d’elle-même, absence d’échanges simplement humains). Car c’est bien là, dans ce protocole techniciste, que réside la menace de l’hypermédicalisation et de son interventionnisme iatrogène.

Le geste médical « fouille – extirpe » son « corps exposé comme un morceau de viande » sous couvert d’apprendre la médecine. Elle devient jouet entre les mains de ces « singes savants bardés de science » qui « s’acharnaient sur ce corps à la dérive », découvrant dans le même temps « la honte mêlée à la souffrance ». L’hémorragie du mot dit ici la menace de cette intrusion de la technique, « longue aiguille tremblante (…) plantée droit dans le cœur » et de la toute puissance du savoir médical contre l’intime sentiment de la mère, le savoir de son corps. Il a fallu « lutter dans le corps », se battre « contre eux», contre « la règle » imposée par d’autres et « les cris », finalement, martèlent quelque chose qui n’a pas été entendu : « sa voix étouffée celle que l’on n’a pas entendue ». Contre cette déferlante de la violence, n’y a t-il pas d’autre choix que l’enfouissement de sa douleur ?

Face à l’injonction d’oubli, à l’anesthésie générale, à la négation de soi, il existe une autre voie, étroite et difficile, par laquelle MJ Desvignes est passée après une longue errance intérieure. A la suite de Rilke, elle est entrée dans « le péril ouvert ». Elle a osé pousser ce cri de liberté, assurant ainsi les femmes qu’elles peuvent exercer leur libre choix d’individu conscient face à la tyrannie du pouvoir et à la maltraitance institutionnelle.

Car cette maltraitance est aussi dans la loi instaurée par les hommes[6]. Et c’est cette vérité crue et sidérante que la narratrice nous met devant les yeux. Que l’hôpital cherche à se décharger de toute responsabilité légale et de tout risque de procès dans l’« inhumanité du troupeau accomplissant son forfait » laisse un goût de cendres supplémentaire et le sentiment de voir encore son « enfant subtilisé », alors même que l’on enjoint au père de venir voir l’enfant, « regarde, c’est tout ce qu’ils veulent », pour s’assurer qu’il n’y aura surtout « rien à déclarer ».

Insoutenable douleur, comme un piège qui se referme, que de découvrir après la douloureuse expulsion de l’enfant, la façon dont on écarte les parents de toute relation humaine à leur enfant mort. La vision de l’enfant est la prérogative du père mais c’est une vision toute juridique, « obscène » qui lui impose au fond le silence. La mère, elle, est reléguée dans « la vraie nuit de l’absence ». Emmurée vivante.

 

La « noble » figure d’Antigone

Et c’est bien sûr la figure d’Antigone qui s’avance derrière les voiles des mots, tout au long du récit, pour éclater à la fin dans un cri : « Personne jamais ne viendra écouter sa douleur » ! Cet enfant, qui n’avait d’autre sépulture que le corps de sa mère, en réclame une visible par tous.

Donner une sépulture, c’est reconnaître une personne comme appartenant au monde des hommes, lui faire une place, réinscrire la mort dans la vie. D’où l’importance de la ritualité funéraire dans la vie des hommes. Dans un séminaire portant sur l’éthique de la psychanalyse, Lacan[7] évoque longuement la figure d’Antigone pour souligner le rôle fondamental de la nomination au moment de la naissance, qui instaure le petit d’homme comme sujet parlant, l’inscrivant par là-même dans l’ordre symbolique reconnu par ses semblables et permettant la perpétuation de la société.

De la même manière, priver de nom un petit d’homme, à sa naissance, ou lui refuser les rituels funéraires, revient donc à nier sa condition de sujet parlant et constitue une grave atteinte à l’ordre social et symbolique. Antigone s’élève ainsi moins contre l’ordre établi que contre le non respect du à la condition humaine et bravant l’interdiction du silence, elle est celle qui donne aux absents une réalité dans la mémoire des hommes. Ainsi, l’enfant mort peut prendre sa place parmi ses semblables. Et reconnaissant l’enfant, on reconnaît aussi sa mère qui lui a donné naissance.

Si la figure d’Antigone, au-delà même du mythe grec immortalisé par Sophocle, a donné lieu à d’innombrables interprétations politiques, juridiques ou bien à des lectures historiques et psychanalytiques, fondamentalement, le refus d’Antigone est le refus d’une société fondée sur l’anéantissement de l’individu par la loi du collectif, du dominant, du normatif. En ce sens, le « non » de Marie-Josée Desvignes, affronté au silence du groupe qui préfère enterrer la mère vivante dans le déni d’un enfant mort-né, est en soi un acte d’héroïsme.

Contre l’enfouissement, elle appelle, ainsi, à « remonter le souterrain », à soulever la pierre écrasante du « rien n’est arrivé » pour enfin sortir de la nuit de l’oubli et « entrer dans la lumière ». Invitant alors toutes les femmes, à l’égal de l’héroïne grecque, à renoncer à « l’antre de la désespérance ».

« Sous la bise glacée » leur dit-elle, « avancez vos courages ».

Magnifique façon de témoigner d’une suite possible dans la belle continuité de son arbre de vie.

 


[1] Œuvres, éd. par P. Jaccottet, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1967.

[2] Trois femmes, Sylvia Plath, édition Des femmes, Paris, 1975.

[3] Au sens Heideggérien de sortir de soi pour faire place à l’être, le Dasein du philosophe.

[4] Les psychanalystes parlent de « proto regard » pour évoquer ce premier regard qui suit immédiatement la naissance et qui marque de façon passive mais fondamentale le début de la naissance psychique. Se trouver privé de ce regard, et à plus forte raison de la présence même de l’enfant, condamne la mère à une errance indéfinie dans les enfers de l’impossible (re)présentation de l’enfant. Voir J.M. Delassus, Psychanalyse de la naissance, Dunod, 2005.

[5] E. Lévinas, Totalité et infini, essai sur l’extériorité, Paris, Le Livre de Poche, 1990.

[6] La possibilité de prendre en photo son enfant mort à la naissance et surtout de lui donner un nom et de l’enregistrer à l’état civil est inscrite depuis peu dans le droit français (2008). Toute l’anthropologie est là pour nous rappeler que l’enfant prend place dans l’espace symbolique et social précisément par le rituel de la dation du nom, par les parents ou le groupe, au moment de sa naissance.

[7] Lacan, L’éthique de la psychanalyse. Le séminaire, Livre VII (1959-1960), Paris, Seuil, 1986.

Cécile Vibarel


Cécile Vibarel, née en 1975 à Montpellier, s’est nourrie initialement d’une formation classique (Histoire et Philosophie). Elle entreprend, par la suite, des études d’anthropologie et obtient un DEA d’anthropologie religieuse africaniste. En parallèle à son travail de documentaliste, elle prépare actuellement une thèse de Doctorat sur les pratiques de naissance alternatives.

Ces études lui ont permis d’assouvir sa soif de découverte des altérités qui nourrissent son inspiration : Elle s’intéresse, en particulier, aux univers amérindien, africain ainsi qu’à l’Islam soufi et aux spiritualités orientales.

Convaincue que la quête essentielle de l’être est le cœur même de la poésie, elle envisage l’acte d’écrire comme une ascèse spirituelle et tente de puiser son encre à la source vive des traditions.

Quelques poèmes parus ou à paraître dans des revues papier ou numérique (Souffles, Littérales, Recours au Poème, Nunc, Arpa et Thauma) et un premier recueil, Sentinelles du silence, a été publié en édition numérique chez Recours Au Poème éditeurs, en Juin 2015.

Lire son recueil « Le nid dans la lumière » ici :

https://www.cequireste.fr/cecile-vibarel-chantal-jumel/

 

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l’eau, les nuages, le silence et la nuit…

« …Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce ! »

Baudelaire, Les bienfaits de la lune, Le  Spleen de Paris

 

 

Ma Super lune bleue de sang à moi…

2e pleine lune du mois -dite « lune bleue »-

et Super lune car au plus près de la terre, elle peut donc apparaître plus grande ou plus brillante, elle est dite à son périgée ;

et de sang car c’était aussi une éclipse lunaire totale.

La prochaine aura lieu le 31 janvier 2037 !

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Solitudes

Rien n’échappe au silence

Pas même l’eau des rivières

ni celle des glaciers

et des belles endormies,

des falaises de marbre

et des cieux souverains

( Peindre le ciel, en cours d’écriture)

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Le chasseur immobile – Fabrice Farre – Ed. Le Citron Gare,juin 2014

Le chasseur immobile

– Fabrice Farre –

Ed. Le Citron Gare,juin 2014

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                      Oeuvre mélancolique et douce où l’émotion affleure à chaque ligne, où la solitude paraît l’unique, la plus légitime des compagnes, Le chasseur immobile de Fabrice Farre porte la trace de ces cheminements intérieurs, dans l’intime de soi, au plus près des silences et des mouvements du monde. Le chasseur immobile vit en chacun de nous dans le temps renouvelé de nos vies, au seuil de l’évidence et des matins blêmes.

                      C’est cet homme qui traque ou guette l’insomnie au fond d’une chambre ou d’un lit « au cœur de la nuit »,

                       « trois heures déjà que je suis levé, que les masses noires peinent à devenir »

                      c’est l’amant au « désir désarçonné »  guettant encore « les talons sur le carrelage » alors que tout est dit : « je procédai aux derniers préparatifs sous l’oeil fixe de l’oiseau noir », puisque « l’amour tenace lui aura été fatal »

                      c’est celui qui ne trouve plus la quiétude dans cette chambre trop grande où « même la solitude blanche et transparente masque les angles où tu disparais »

C’est elle ou une autre, la solitude, dont il ne se déprend pas et qu’il a épousée, dans cette chambre où il n’a jamais dormi où la fin rôde « tant est mort tant vit et revient »

                     c’est cet homme fragile, tel «le roseau qui – dit-on, est un homme à la merci du vent », mais qui se laisse porter par le silence et l’attente

                     c’est cette ombre, une « image » pas nette, dans le « flou du jour et des pensées »,  cet être à l’affût du bonheur à prendre, dans l’attente d’un « peut-être » dans « cette obsession à croire ».

                     c’est l’homme seul, c’est chacun de nous, « chasseur distrait » ou « guetteur » « d’une nuit trop connue » qui « ne sait plus quelle heure choisir »

                      De la première à la seconde partie, le « je » s’amenuise, le « nous » se fait plus présent.

                      « Au bout du chemin mettrons-nous nos mains dans nos poches, résignés à nouveau »

                      Jamais rien n’est dit et tout à la fois.

                      Qui est ce nous ? L’homme solitaire et une mère, une femme, une sœur, que la solitude a substitué ? Omniprésente, impérieuse, ne serait-ce pas plutôt la solitude elle-même personnifiée qui tient la main de l’homme ? Fidèle compagne des heures d’insomnies, elle garde jalousement la place.

                      « Il n’y a personne… Tu me reviens en rappel

                      Nous avons arpenté ce plat dimanche. »

Patiente manuelle

« A mains nues disais-tu ?

La patience a une heure d’avance

ta main est dans ma main

dix petites collines à la barrière

fondent sur l’horizon grand

comme un mouchoir. Nous prenons

ainsi notre destin. En avance

sur le monde petit qui s’agite

nous nous retrouvons pour marcher moins vite

qu’au temps où il fallait courir,

ralentis par une crise de sursaut

sur le terrain accidenté de nos dix petites collines

 

 ****

Fabrice Farre est né le 7 novembre 1966, à Saint-Etienne.

Il a consacré une thèse à la poésie contemporaine (Lettres et civilisations étrangères) et traduit les poètes tels que Lorca, Montale… Ses textes ont paru, en France et à l’étranger, dans près de soixante-dix revues, collectifs ou sites littéraires ( Décharge, Libelle, Comme en poésie, Pyro, Microbe, Traction-Brabant…)

En outre, Fabrice figure dans l’anthologie « Visages de poésie – tome 6 » réalisée par le poète et illustrateur Jacques Basse (éditions Rafael de Surtis – 2012).

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Rapatriés, Néhémy Pierre-Dahomey, Ed Seuil, 2017

Rapatriés couverture

RAPATRIES

Néhémy Pierre-Dahomey

Editions Seuil

janv 2017

 Rapatriés  désigne, métonymiquement, à la fois le quartier et ceux qui y résident. En donnant ce titre à son premier roman, Néhémy Pierre-Dahomey installe le lecteur dans ce lieu, symbolique de toutes les tentatives avortées pour gagner un ailleurs, qu’est un camp haïtien dédié à accueillir tous ceux qui, après avoir rêvé de partir, ont été contraints à un retour en arrière. L’héroïne de ce roman ne quittera pas son île et durant tout son parcours de vie tumultueux, elle sera aux prises avec un destin qui s’acharnera à la ramener toujours à son point de départ, là où elle a toute sa vie, dans un mouvement concentrique fait de va-et-vient la retenant au cœur même de son île, Haïti  » tamponnée à la face du monde des années quatre-vings comme le coin le plus pauvre, le plus crasseux et le plus misérable de l’Amérique entière ».

Le roman s’ouvre sur une scène tragique qui nous ramène à notre terrible actualité où de nombreux migrants perdent leur vie en mer. Toutefois, il installe, dès l’incipit la figure d’un personnage féminin fort et volontaire : « Belli marchait, vaillante et décidée, sur ce sentier aussi simple qu’un calvaire », celui d’une mère haïtienne qui part, non pour répondre à un désir d’ailleurs, mais par défi amoureux.

Belliqueuse Louissaint au nom et au caractère déterminés, personnage central du texte, a pris la mer sur le « canot à voiles du capitaine Frère Fanon, «plus  un petit caboteur qu’un grand capitaine des mers » qui « s ‘était distingué en ayant touché plus d’une fois les terres de la Floride qu’il avait peuplées, en des temps moins difficiles, de quelques bonne dizaines de migrants ».

Belliqueuse y perdra Nathan, contrainte lors du naufrage, à bout de forces, de lâcher son petit corps dans les eaux turbulentes de la marée.

Son choix bien inconséquent toutefois et même irresponsable, révèle combien fragiles sont ces vies portées par la fatalité et le manque d’ancrage. Un personnage tout à la fois décidé  et passionné mais perdu dans son désir de sortir de son destin, une femme qui aime et qui souffre. Des événements tragiques, résultat de choix hasardeux, la conduiront aux portes de la folie et de l’errance. Et cette errance sera à l’image de son seul désir, partir pour mieux rester auprès de celui qu’elle aime. Une tragédie universelle sans doute. Une tragédie comme il en existe ailleurs, celle d’une mère médéique ? Belli est une femme prête à tout, même à s’amputer d’une part d’elle-même, en renonçant à ses enfants, pour accéder à une vie nouvelle. Mais si le désespoir de Belli transpire dans son errance, sa nature impulsive l’aveugle. Belliqueuse porte bien son nom.

Partie suite à une ultime infidélité de l’homme qu’elle aime, Sobner Saint-Just dit Néné,   elle reviendra « déterminée à aller mieux dans le meilleur des mondes avec l’homme de sa vie ». Cet homme qu’elle avait « l’habitude de maltraiter », jusqu’à le battre, « surtout quand il était saoul, en huit-clos ou en public », celui-là même qui lui mettra une raclée mémorable pour avoir commis cet « infanticide ». Pourtant, Belli « portait ce naufrage avorté dans le regard, en marchant comme elle seule sur la route étroite de Les-Miracles, quartier excentré de la cité ». Ce premier drame hélas sera suivi d’autres pertes, d’autres enfants que la mort ou le destin enlèvera à Belli. Il y aura Marline, une enfant de dix ans, fragile, tuberculeuse, puis ses deux autres petites, Belial et Luciole qu’elle choisira de « donner » à Pauline, une femme passionnément engagée dans la cause humanitaire qui « se disait révolutionnaire en son genre et travaillait à dégraisser ce système auquel elle avait accordé près de la moitié de son existence sur terre et toute sa vie professionnelle ». Combien d’enfants donnés à la mer ou à une autre mère ? C’est peut-être, en filigrane, une autre des intentions de ce livre qui pourtant ne s’étend pas sur des problématiques économiques ou sociales de l’île dont on sait qu’elle est soumise depuis longtemps à des conditions difficiles (climatiques, politiques, etc) mais qui montre combien le malheur peut marquer des êtres conduits par un destin implacable. C’est donc sans informer son infidèle mari (pour encore une fois se venger de lui) que Belli décidera de confier ses deux filles à l’adoption. Mais à quoi peut bien penser cette mère en avançant ainsi au devant de son destin de mater dolorosa ? On peut s’interroger sur le sens de la première épreuve qu’elle affronte comme une fatalité ; la perte de l’enfant de deux ans jeté à la mer, Nathan. Ce désespoir premier n’est-il pas fatalement annonciateur des autres catastrophes survenues ensuite ? Belli est-elle une mère indigne et abandonnique ou une femme soumise à son destin de femme insuffisamment portée, aimée, entourée ? Elle ira jusqu’à chercher quelque refuge ultime dans la foi et la dévotion chrétienne pour retrouver son mari parti, mais dans son échec à rejoindre sa fille par voie légale, elle perdra pied complètement. Quant à Belial qui n’est que beauté lumineuse, intelligence et douceur et que sa mère a oublié de nommer, elle s’auto-nommera de ce nom diabolique : « Cette petite s’est donné le nom du mal personnifié, l’autre nom du diable mentionné dans le manuscrit de la mer Morte de la grotte de Qumran. ». Bélial, par ce prénom « tragique » incarnera le mal dont sa mère souffre et par son propre exil pour la France, l’exil intérieur et carcéral de sa mère. Belial connaîtra-t-elle cependant un destin moins douloureux, en partant ?  Son histoire, en tout cas, restera marquée par celle de sa mère. Luciole au nom magique partira quant à elle du côté des Etats-Unis sans qu’on puisse jamais savoir précisément où.

Ses dernières filles parties, son fils aîné tombé dans la déchéance, elle regarde son passé et son histoire personnelle trouée, son arbre généalogique difficile à reconstituer du fait des manques et des absences à soi, jusqu’à l’ultime catastrophe du 12 janvier, encore dans la mémoire de tous.

« Elle n’en pouvait plus de ce monde où elle était retenue. Elle ne savait aucune magie qui ferait paraître devant elle, comme cela en urgence, la silhouette de ses enfants perdus. Elle s’en voulait à elle-même, à la scène originelle et floue de la perte de Nathan, à ce quartier qui n’était qu’un vaste inachèvement, un lieu raté, un acte manqué. Elle sentait le sang qui circulait chaud dans ses veines, des débuts de picotements, sa crampe au dos, et elle partait en délire contre son monde de sinistrés. »

Porté par une écriture énergique, une narration très maîtrisée, des personnages dont on ne peut se séparer une fois le livre refermé, ce premier roman très prometteur peint la tragédie d’une mère, elle-même métaphore d’une île aux tourments incessants. A l’égal de ses aînés en littérature, Pierre Néhémy-Dahomey manie une langue riche de ses paradoxes comme ceux de son île, puissante, lumineuse, exubérante parfois, une écriture au rythme frénétique et enlevé.

Néhémy PierreDahomey est né en 1986 à Port-au-Prince et vit depuis quelques années à Paris où il a poursuivi des études de philosophie. « Rapatriés » est son premier roman, Prix Révélation SGDL 2017.

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évanescence

Que vaudrait la douceur
si elle n’était capable, tendre et ineffable
de nous faire peur ?
Elle surpasse tellement
toute la violence
que lorsqu’elle s’élance
nul ne se défend.
Rainer Maria Rilke
Je ne peux me faire à la souffrance…
Parfois le murmure se répand que nous sommes visités par des ombres transparentes.
Qui sait ? Qui sait ?
Comment retrouver leurs traces quand on a peine à se retrouver soi-même ?
Michaux
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Jour sans…

Tombés de la cime du ciel, des flots de soleil rebondissent brutalement sur la campagne autour de nous. Tout se tait devant ce fracas et le Luberon, là-bas, n’est qu’un énorme bloc de silence que j’écoute sans répit. Je tends l’oreille, on court vers moi dans le lointain… (L’énigme, A. Camus in Noces, Gallimard folio)

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Terre brûlée

Que reste-t-il de la flamme ?

Il faut d’abord choisir le point exact d’où l’on doit partir. Le reste importe peu.
Pas la flèche, mais l’oiseau ! Je suis un oiseau aveugle au centre de la Terre et je ne puis choisir mon chemin. Il n’y a pas de chemin.
C’est en allant rechercher mes désirs enfouis que je me suis perdu. Les arbres s’inclinaient sous la charge invisible du vent qui passe, les arbres se redressaient, vainqueurs une fois encore.
La joie était dans les yeux, la joie était dans l’alléluia du tremble argenté, ce poète de la forêt dont les mains tour à tour sombres et lumineuses rythment la danse du devenir, l’innocence retrouvée.

Maurice Blanchard, Les barricades mystérieuses, Poésie/Gallimard, in  Terre Brûlée (1956).

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Camus, l’artiste à l’œuvre

-Albert_Camus

 J’ai dit ailleurs et souvent  cette intimité qui me reliait, par delà les mots  et, plus exactement, jusque dans les silences de préférence, à Albert Camus. Tous les grands lecteurs ont ce genre de relation avec des auteurs qui les touchent intimement. Ecrire incline à examiner de plus près cette relation, à s’interroger sur ce qui, au-delà des thématiques abordées qui pourraient nous faire nous sentir proches, vient bousculer notre vision du monde, nos propres interrogations. Les écrivains resteront alors des références longtemps indépassables dont il faudra se dégager. Elles viendront nourrir notre réflexion et seront toujours, plus sûrement un guide, une lumière dans la nuit de l’écriture.

Pour ce premier numéro de THE DISSIDENT consacré à  Albert Camus, le directeur de la publication Rémy Degoul a demandé à quelques-uns, de s’exprimer sur leur relation  à cet auteur majeur de notre littérature, désormais auteur  phare de la revue.

 Et vous, quel est votre Camus ? est le titre de la  rubrique dans laquelle ma proposition est parue,  sur le site de The Dissident.

Camus, l’artiste à l’œuvre

(article paru sur le site de The Dissident)

 

« Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral ». Sceller un « destin de pierre » et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. »

 

 « Il y a la beauté et il y a les humiliés. »[1] 

Si on a longtemps considéré Camus comme un philosophe en le désignant comme l’écrivain de l’absurde, il se voulait, lui, d’abord artiste. « Je ne puis vivre sans mon art », proclamait-il. « Il me faut écrire comme il me faut nager parce que mon corps l’exige », écrit-il dans ses Carnets. « Nous tous, artistes incertains de l’être mais sûrs de ne pas être autre chose », énonçait-il encore. Et c’est en artiste qu’il s’est présenté au discours de Stockholm.

Artiste donc, comme le sont la plupart des grands écrivains, faisant du langage et des mots leur matériau ; comme un artiste, aimant la beauté, l’amour, la liberté, la paix et, comme un artiste, revendiquant aussi le droit à s’exprimer. Sa profonde vision du monde – les injustices, la misère qu’il avait vécues et vues et dont il a rendu compte dans de nombreux articles – était au cœur de sa révolte, de sa pensée et de sa vie. On ne peut pas ranger l’écrivain seulement parmi les philosophes parce que, si la place du politique chez Camus l’y retenait malgré lui, l’importance de faire œuvre était trop liée à la question de la beauté et de l’art autant qu’à celle d’exprimer et chercher un sens à la vie.

Camus est né artiste pour rendre compte de la beauté et de la cruauté du monde, celui aussi qui l’a vu naître, au creux d’une vallée d’oliviers où le soleil et le sel, la lumière et la misère se côtoient sans discernement, réunissant les deux faces d’une même pièce. « Oui il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l’entreprise, je voudrais n’être jamais infidèle ni à l’une ni à l’autre »[2]. Si philosophie il y avait, c’était dans le cheminement de l’artiste, sa réflexion sur la beauté, la vie, l’amour et le « comment vivre ». Entre éthique et esthétique, l’artiste peut-il, a-t-il le droit de choisir ?

Une tension entre solitude et solidarité

Dans son discours de conférence pour le prix Nobel, il disait : « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. »

Mais faire métier d’écrire c’est savoir que les exigences de l’écriture sont une entrave à la vie même et à ses servitudes. Camus en témoigne dans Jonas ou l’artiste au travail. Il y rappelle cette tension existentielle entre solitude et solidarité telle qu’elle se manifeste chez tout artiste, une tension directement rattachée au sens tragique de l’existence humaine. On ne parle pas ici de doutes ni d’angoisses, mais du temps et de l’espace de liberté que l’écriture requiert et vole à la vie. Jonas est peintre, il ne peut vivre sans sa création. Et au milieu des bruits du monde, l’artiste est tiraillé entre son besoin de créer et l’obligation de vivre les servitudes du quotidien, dans la vicissitude des jours. C’est un déchirement que Camus connaît bien et dont il souffre, comme il l’exprimera à plusieurs reprises dans ses Carnets et ailleurs, se défendant tour à tour de ne pas faire passer l’art avant la vie ou de vouloir s’y consacrer totalement. Écrit à un moment de sa vie où il est pris dans les tourmentes agressives et les attaques sur son œuvre et ses positions (notamment sa controverse avec Sartre en 1953), Jonas ou l’artiste au travail est le résultat d’un profond désarroi dans lequel l’écrivain est plongé, désenchantement que l’on retrouve dans l’écriture de La Chute.

Camus est né artiste pour rendre compte de la beauté et de la cruauté du monde

Le dilemme qui oppose la vie et l’art est au centre du questionnement de Camus, avec la nécessité de se situer résolument du côté de la vie. Et c’est une question propre à chaque artiste. Le déchirement de Camus artiste se tient dans ce que, en dépit de tout, ce qu’il préférait au reste, « même à la liberté, même à la sagesse ou la vraie fécondité et même oui même à l’amitié »[3], c’était son œuvre littéraire.

Sa passion de l’écriture et de l’art étaient au moins aussi nécessaires à sa vie que son désir de prendre la parole pour les humiliés de l’histoire. Celui qui écrit, le solitaire, peut-il être solidaire ? « Écrire, c’est se retirer, non pas dans sa tente pour écrire, mais de son écriture même. S’échouer loin de son langage, l’émanciper ou le désemparer, le laisser cheminer seul et démuni. Laisser la parole », écrit Derrida dans L’Écriture et la Différence[4]. Le dilemme qui lui faisait tour à tour vouloir s’exprimer ou renoncer, tout entier entre parole et silence, le rapprochait d’une certaine façon, me semble-t-il, de ces écrivains en quête de vérité qui questionnent le langage, la passion de l’écriture, le texte (à l’instar de Louis-René des Forêts ou Edmond Jabès pour la littérature du silence, le désert, la vérité…). Mais « chaque artiste, sans doute, est à la recherche de sa vérité » (L’Énigme). Et la seule vérité de l’homme se trouve dans sa lucidité face à sa condition, dans son refus de désespérer et dans son « acceptation » (et non sa résignation) – le rocher de Sisyphe qui retombe toujours étant au-delà de la condition de l’homme, celle-là même de l’écrivain, qui ne cesse d’écrire et de réécrire (voir le travail patient de Grand dans La Peste).

La philosophie du minéral

Au fil du temps et des succès pourtant, s’affronter à la parole adverse l’a souvent blessé, lui a fait désirer parfois être « pierre entre les pierres » pour que la vie ait un sens. Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral »[5]. Sceller un « destin de pierre »[6] et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. Dans cette « philosophie du minéral », qui consiste à se retirer dans le silence, à accepter sa condition, on retrouve la question de l’insupportable dualité du monde et de la vie qui porte en elle, ensemble, la beauté et l’injustice. Il reconnaissait que son œuvre ne l’avait pas libéré mais asservi, il avouait la préférer à tout avant la liberté, et même l’amitié (Carnets), mais c’est à cette énigme de la vie que son œuvre était vouée, à la recherche d’un « comment apprendre à vivre », comment acquérir un savoir-vivre avec un savoir écrire et faire une place à l’Amour.

Camus pouvait-il seulement consacrer sa vie à l’art du beau et renoncer à l’engagement de sa parole ? Parler du beau ne suffisait pas (on se serait pourtant satisfait aux seules magnifiques Noces et autres textes remplis d’images poétiques), il fallait (et là était la vraie nature de Camus) parler pour les muets de l’histoire, pour ceux qui ne savent pas s’approprier la parole. « Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent »[7].

Solitaire et solidaire donc. Ou ni l’un ni l’autre, « pierre parmi les pierres », se dissoudre dans l’amour et dans la seule beauté mutique du monde, celle du minéral. « Il n’y a pas d’autre accomplissement que celui de l’amour, écrivait-il dans ses Carnets II, c’est-à-dire du renoncement à soi-même et de la mort au monde. Aller jusqu’au bout. Disparaître, se dissoudre dans l’amour […] S’anéantir dans l’accomplissement et la passion de la vérité. »

[1] Albert Camus, Noces à Tipasa, Gallimard, NRF Essais, 1950.

[2] Ibid.

[3] Albert Camus et Jean Grenier, Correspondance (1932-1960), Gallimard, 1981.

[4] Jacques Derrida, L’Écriture et la différence, Points Essais, 1967.

[5] Francis Ponge, Le Parti pris des choses, 27 janvier 1943, Gallimard, La Pléiade II, 1963.

[6] Albert Camus, L’Été, Gallimard, 1954.

[7] Albert Camus, Discours de Suède, Gallimard, 1958.

 

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Là où le ciel se retire

dans ce vide de silence

habité de lumière

avec lenteur travailler

l’oeil ne voit rien

il écoute

(Peindre le ciel, en cours d’écriture)

-pastel tendres-

 

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« L’énergie visuelle est très précieuse. Si je m’arrête au bon moment, elle se renouvelle vite.Mais en trichant, je deviens avide de dessins et gaspille toutes mes forces » A. Hollan

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de toute éternité

le calme azur enveloppe

la sphère terrestre, aspire

haut l’espace fracturé,

l’oeil parle, éconduit la raison ;

le dessin léger se soulève

entre mes mots évaporés

se confie à mes mains

en regard intérieur

(Peindre le ciel, en cours d’écriture)

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HAITI, Littérature et décadence, Etudes sur la poésie de 1804 à 2010, LEGS EDITION – août 2017

article publié dans le quotidien haïtien Le National

 

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L’histoire de la poésie haïtienne est indissociable de l’Histoire littéraire et de la société haïtienne elle-même. Dans cette petite anthologie dédiée à quelques poètes majeurs et pour certains tout jeunes encore, Dieulermesson Petit-Frère dresse un état des lieux de la poésie de son île en souhaitant mettre à l’honneur les plus anciens oubliés et la génération montante afin qu’elle ne le soit pas. « D’aucuns affirment qu’au cours des dix dernières années la production littéraire haïtienne a connu un tel rayonnement au-delà des frontières qu’on peut parler de l’âge d’or de notre littérature », nous dit-il et c’est sans doute pour dater et inscrire ce rayonnement qu’il s’est employé à soustraire au silence ces auteurs encore trop méconnus.

Soulignant la prépondérance de la poésie dans le paysage littéraire, il rappelle ce que doivent les auteurs aux modèles de leurs prédécesseurs, s’appuyant en cela sur l’exemple de la littérature française et ce qu’elle sait devoir à l’héritage antique, mais insiste sur la nécessité de s’en émanciper car l’histoire est mouvante et chaque période a apporté son lot d’expression, engagée le plus souvent.

Une extrême fragilité -politique, économique, sociale, sans parler des « fléaux s’abattant sur l’ancienne Perle des Antilles », demeure depuis son indépendance, renvoyant injustement le pays à sa seule responsabilité face aux épreuves de toutes sortes. Ce pays de paradoxe, résilient et fragile à la fois -devenu selon l’expression de Christophe Wargny « Perle brisée »- depuis dix ans, ploie sous le poids « d’une occupation voilée qui ne dit son nom, si ce n’est celui de créer des conditions pour maintenir le pays dans un contexte de dépendance continue en vue de freiner son développement ». Mais ne nous y trompons pas. Price-Mars, nous dit Dieulermesson Petit-Frère, définit l’Haïtien comme « un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, qui danse et se résigne ».

Et « Depestre eut à dire que la littérature haïtienne est au bouche-à-bouche avec l’histoire ».

Parce que la littérature, la poésie et la culture en général sont ce qui reste quand tout tombe comme dit Dany Laferrière, l’auteur, par cette proposition de périodisation de la littérature haïtienne souhaite faire un état des lieux en regroupant les auteurs dans une perspective historique, rappelant que celle-ci a bien été tentée sur les bases de critiques esthétiques mais qu’elle suit vraisemblablement les secousses et l’évolution de l’île depuis son indépendance. Divisant en quatre tranches ou périodes distinctes correspondant chacune à un événement majeur suivant cet ordre :

-1804-1915 : pré-classiques, classiques et post-classiques

-1915-1957 : période indigéniste ou culturo-nationaliste

-1957-1986 renouveau humaniste

-1986 à nos jours : époque contemporaine (post Duvalier)

Au fil de ce déroulement, force est de constater que si la littérature haïtienne, pendant très longtemps s’est largement inspirée de la culture française, allant jusqu’à s’oublier elle-même, oubliant ses propres traditions, aujourd’hui la littérature mais surtout la poésie occupent une place majeure et vouée à s’expanser dans le sens d’une réappropriation de son identité.

C’est une poésie engagée socialement, basée sur une forme d’imitation de la littérature française « pâle copie de la littérature française » insiste Dieulermesson citant des auteurs de cette période qu’il appelle « pré-classique » où tels des Dupré, Chanlatte, Dumesle, (et hormis les récits d’Ignace Nau) s’adonnent à une imitation et une admiration obséquieuse des auteurs français du 17e et du 18e siècle où de l’idée même d’engagement « il n’y avait qu’une exaltation de la liberté et de l’indépendance, qui oubliait de parler de la culture et des traditions populaires d’Haïti.  Même si les écrivains avaient formulé des objectifs plutôt clairs et définis en optant pour une littérature qui exprime les réalités du terroir et prend la défense de la patrie et de la race noire, ils continuaient à patauger dans l’imitation plate et puérile des poètes français. »

La seconde période est celle de l’  « Indigénisme » ou culturo-nationaliste, avec 1915 comme plaque tournante de la réhabilitation de la culture nègre coïncidant avec l’occupation américaine, elle s’impose alors comme un repère avec les œuvres de Jean-Price Mars pour sortir le pays de ce qu’il appelle « le bovarysme collectif » (bovarysme défini comme « la faculté que s’attribue une société à se concevoir autre qu’elle n’est »)

Il s’agissait bien non pas de rejeter la culture française ou celle d’Amérique latine mais d’en continuer l’héritage et de travailler à trouver sa place, produire ses titres et faire ses preuves « travailler à créer l’homme qui vient, le citoyen de l’avenir, le citoyen de l’humanité, une humanité renouvelée avec la poésie comme « fer de lance du mouvement indigéniste ».

Avec la Revue Les Griots, on voit un retour sur les valeurs africaines, « impliquant une vision du monde différente de la conception européenne » de 1938 à 1940 puis de 1948 à 1950 » dans le sillage de la Revue Indigène « une obsession manifeste pour la quête identitaire, le retour aux origines et le nationalisme culturel. »

La poésie de ces années-là était déjà une poésie engagée dans les problèmes sociaux et raciaux sur la question du langage et au niveau politique. Le poète Camille Roussan ayant probablement « apporté une contribution considérable à la préparation littéraire de la révolution de janvier 1946 » selon Baridon, une poésie visant à dénoncer la mauvaise qualité de vie des Nègres et de l’homme en général.

Le poète souvent s’engage à dénoncer les injustices et les souffrances mais aussi à rappeler les forces comme dans ce poème de Carl Brouard qui appelle à « l’insurrection, le soulèvement et la révolte ».

Autre date charnière dans l’histoire d’Haïti, 1957 allait marquer « la consolidation du règne du pouvoir noir » suite à l’explosion du mouvement de 1946 et l’avènement de Duvalier né des luttes entre Nègres et Mulâtres. Dans ce contexte de fragilité et d’instabilité économique, l’arrivée au pouvoir de Duvalier va voir émerger le mouvement culturel de 1946.

1960 naît le mouvement Haïti littéraire et s’y déploie « une sensibilité et une esthétique plaçant le sujet au cœur du discours poétique ». C’est « une poésie de résistance et de survie, d’espérance et de lumière, une poésie d’urgence qui marque la rupture avec l’indigénisme et ses implications ».

Mais c’est aussi l’année où la dictature de Duvalier va se déployer et se durcir. : « la révolution mange ses propres fils, la misère bat son plein et la censure règne en maître ». L’exil devient alors le palliatif à ce mal suicidaire. Les flux migratoires ne sont pas nés comme on pourrait le croire de cette période dictatoriale mais ont pris racine bien plus tôt, avec la première occupation américaine d’Haïti. C’est alors que naît une « littérature hors-frontière », littérature en diaspora où l’écrivain-migrant se confine « dans une sorte d’enracinerrance ou de destinerrance » (Jean-Claude Charles) et d’où naîtra le « Spiralisme » fondé par René Philoctète, J.C Fignolé et Frankétienne, « conçu comme une sorte d’esthétique du chaos, le spiralisme est né du refus d’enfermement et de la peur », et la montée en puissance des productions en langue créole.

Enfin l’époque contemporaine : 1986 à nos jours

1986 signe la fin du régime Duvalier et la libéralisation de la parole, voit naître toute une génération d’écrivains la plupart poètes, une génération appelée « Génération Mémoire », composée de Yanick Lahens, Lyonel Trouillot,Gary Victor, Jean-Yves Métellus,  Marc Exavier, Marie C élie Agnant, Gary Augustin, Dany Laferrière, Joubert Satyre, Willems Edouard, et quelques aînés comme Frankétienne et Anthony Phelps, regroupée autour de Rodney Saint Eloi, poète et directeur des Editions Mémoire,  maison d’édition née dans les année 90 et « ayant survécu sans subvention, avec la complicité des écrivains, et surtout la volonté d’accompagner le livre haïtien » ; réunissant ainsi deux générations qui dominent la scène littéraire haïtienne, et ainsi, entre rupture et continuité, les générations littéraires se succèdent.

Dans cet essai qui occupe un bon tiers de l’ouvrage, la place des femmes n’est pas oubliée alors que longtemps cette société patriarcale a surtout fait l’éloge de la gente masculine, reléguant la femme aux oubliettes de l’histoire, la cantonnant à des rôles de nourricières, voire pire des servantes ou des prostituées dans la littérature, et plutôt objet que sujet. –

Beaucoup de femmes cependant occupent le paysage littéraire d’Haïti et depuis 1990 il y a une éclosion de la parole des femmes et une prise de conscience du fait qu’écrire ou peindre ne relève pas d’une activité genrée.

Parmi ces femmes écrivains,  Kettly Mars, Yanick Lahens, Margaret Papillon, Evelyne Trouillot, et surtout Edwige Danticat mieux connue aux Etats-Unis qu’en France et sans oublier Marie Vieux-Chauvet au roman si subversif Fille d’Haïti.

En conclusion de son avant-propos, Dieulermesson Petit-Frère s’interroge sur la transmission de cette littérature dans les écoles qui n’incite pas à l’indépendance d’esprit ni à la création.

Ce panorama historique fort intéressant de la littérature et de la poésie haïtienne permet d’entrevoir ce regard ambitieux et prometteur de Haïti en littérature et en poésie.

L’ouvrage contient également plusieurs essais dont certains ont été publiés ailleurs, essais que Dieulermesson Petit-Frère a consacré à vingt-trois auteurs des différentes périodes. Dans l’ordre d’apparition du volume, les essais concernent :

Coriolan Ardouin (1812-1835), « le poète des âmes mortes » à la sensibilité proche d’un Alfred de Musset ; Auguste Bonel (1971) et la sensualité de son écriture  ; Gary Augustin ( 1958-2014) et l’écriture du songe ; Jeanie Bogart (1970) « au cœur de l’intime » ; Roussan Camille (1912-1961) auteur du magnifique Nédje in  Assaut à la nuit , écriture de la douleur des opprimés ; Georges Castera, figure emblématique de la poésie haïtienne aujourd’hui, et de la génération Mémoire, dont « l’écriture poétique se veut une invitation au voyage dans les terres de l’orgasme » pour dire la violence et le mal-être de l’homme, le désenchantement du monde ; Pierre-Moïse Célestin (né en 1976) poète comme beaucoup « nés du séisme » auteur de Le cœur sous les décombres  ;

Jean Watson Charles, « poète au souffle du devant-jour et à l’imagination trempée à l’encre toute chaude de l’été » ; Webert Charles, auteur de poèmes en créole et en français, et de  Que l’espérance demeure , entre autres et de  Pour que la terre s’en souvienne,  co-écrit avec Jean Watson Charles ; Anderson Dovilas (1985) « le poète d’outre-monde » ; Marc Exavier (1962), écrivain de la distance ayant choisi « l’isolement comme mode de vie – en se retitant du monde-il fait du livre son idole et sa raison d’être » ; grand érudit, poète de l’image et du rêve ; Yanick Jean (1946-2000) fait partie de ces femmes que la critique a censurées et dont on ne parle presque pas mais une grande figure de la création poétique contemporaine. Son recueil de poèmes La fidélité non plus  (Ed Mémoire d’encrier) est « post-moderne, féministe, transnational et mémoriel » ; Jacques Adler Jean-Pierre (1977) né sous la dictature, auteur d’une « poésie à l’oralité raffinée » : « c’est par la poésie que ce diseur à la voix aigüe fait son entrée dans la littérature » et qui s’interroge sur « les sens (l’essence) » d’Haïti. : « La poésie contemporaine n’est plus rêverie, elle est action, réaction, lutte pour la vie, la liberté » ; Inema Jeudi né en 1981 présenté comme relève poétique créole, écrit en créole contre l’idée reçue que « en Haïti celui qui écrit dans sa langue maternelle ne peut être considéré comme écrivain à part entière », a publié notamment un hommage au poète George Castera ; Charles Moravia (1875-1936), une poésie qui atteint à l’universel et déborde le seul paysage haïtien ; Makenzy Orcel né en 1983 dit l’attachement à sa terre et écrit « pour la dignité de son peuple » selon les termes de son éditeur Rodney Saint-Eloi ; Emmelie Prophète (1971) « poète de la ville, de l’espace et du bâti », « poète aux marges de la nuit et du silence des corps » ; Magloire Saint-Aude (1912-1971), une des figures majeures de la poésie contemporaine, a collaboré à la revue Les Griots, « écriture qui fascine et émerveille », lire son Dialogue des lampes ; Rodney Saint-Eloi « le passeur de mémoire », écrit le réel pour « atteindre à l’indicible » selon la formule de Juarroz ; Georges Sylvain (1866-1925) écriture de l’intime, poésie subjective et sensible, nostalgie et souvenirs ; Marie-Alice Théard, galeriste et historienne de l’art, « poésie fièvre ardente » ; Lyonel Trouillot (1956) « le bien-aimé, le dieu adulé de la littérature haïtienne », poésie riche en images, amoureux des grands espaces, des immensités ; Etzer Vilaire (1872-1951) poète trop méconnu, révélé par J.C Fignolé en 1970, enseigné depuis dans les écoles a publié une œuvre majeure de grande portée politique, historique et littéraire. Lire son long poème : Les dix hommes en noir, et son récit poétique en 1659 vers  Le Flibustier.

Un essai passionnant, une découverte ou des retrouvailles à chaque page pour notre plus grand plaisir, un ouvrage important dans son intention première.

*****

Dieulermesson Petit Frère détient un master 2 en Littératures, Idées, Poétiques de l’Université Blaise Pascal (Clermond-Ferrand). Editeur et critique littéraire, il a publié de nombreux travaux sur la littérature dans la revue Legs et Littérature dont il est le co-fondateur.

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Peindre le ciel

 

C’est dans le vide

que voguent les nuages

et volent les oiseaux;

C’est par le vide

que leurs mouvements

se renouvellent sans cesse »

Wenshi Zhenjing

 

(Dans ma série « Peindre le ciel » que je poursuis en parallèle de l’écriture d’un prochain recueil)

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…les femmes sont faites pour faire des enfants… ?

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Dans sa nouvelle «L’association », Virginia Woolf met en scène quelques jeunes filles qui discutent autour d’un thé sur les qualités des hommes. Parmi elles, une jeune fille -dont la narratrice nous dit qu’elles l’ont toujours trouvée bizarre, ne serait-ce que par le fait qu’elle s’est mis en tête de lire tous les livres de la bibliothèque de Londres, dernier vœu de son père dans son testament, constate avec effroi qu’elle doit y renoncer car dit-elle : «tous les livres sont presque horriblement mauvais». Ses camarades lui opposent des noms illustres : Shakespeare, Milton, Shelley !!! mais elle persiste et leur prouve en leur lisant différents passages pris au hasard dans la bibliothèque. Elles sont bien obligées d’en convenir, beaucoup de livres ne valent rien. Elles décrètent alors que « la vie [ne devrait]produire [que] de bonnes personnes et de bons livres ».

Elles vont décider de fonder une association qui aura pour vocation d’observer comment les hommes vivent et (puisqu’ils sont majoritaires à écrire et à être reconnus comme écrivains) comment ils s’y prennent pour obtenir leur réussite.

En effet, les femmes sont faites pour faire des enfants, n’est-ce pas, et les hommes pour développer leur intelligence (qu’elles ne leur dénient pas du tout, au contraire !). La dérision de l’auteure est ici assez subtile. Leur conclusion, outre l’humour dont ne se départit pas Virginia Woolf dans cette courte nouvelle, c’est que si les hommes parviennent à développer leur intelligence c’est grâce à leur mère et donc c’est la faute des femmes qui les encouragent en ce sens.

« Depuis cinq ans nous tâchons de savoir s’il y a une raison à ce que nous continuions la race humaine ».

«Les hommes nous méprisent  trop pour prendre au sérieux ce que nous disons» et «aucune femme n’a jamais été artiste» constatent-elles, pour la seule raison qu’en ne demeurant pas chastes elles prennent le risque de faire un voire plusieurs enfants (dix, vingt…)

Bien sûr, nous sommes en 1914.

La solution de l’une d’entre elles serait donc de «mettre au point une méthode pour que les hommes puissent avoir des enfants ! C’est notre seule chance ! »

L’humour de Virginia Woolf prête même à l’une d’elles, le projet scientifique ( un projet bien d’avant-garde!) d’ « un procédé permettant de conserver dans des tubes scellés les germes des futurs lords chanceliers ou « des poètes, des peintres et des musiciens » […] « à supposer bien sûr, que ces espèces ne soient pas éteintes, et que les femmes souhaitent encore avoir des enfants… « .

Cette nouvelle de Virginia Woolf fait partie d’un recueil publié chez Rivages sous le titre «Lettre à un jeune poète» et aux côtés d’autres textes (dont Lettre à un jeune poète) dont la réflexion porte sur ce souci qu’elle avait de la littérature et bien sûr de la poésie, en ce début de Xxe siècle qui voyait l’éclosion d’un monde moderne industriel dépourvu de grâce.

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Dans Une chambre à soi, en 1929, Virginia Woolf s’interroge sur le silence qui entoure les femmes au cours de l’Histoire, et surtout sur la question de leur incapacité à trouver leur place. Elle pose la question de l’existence des femmes dans la vie intellectuelle et dans la société, elle se demande pourquoi les femmes sont souvent plus pauvres que les hommes, pourquoi elles ne savent pas toujours prendre leur indépendance, et qu’est-ce qui fait qu’elles sont niées, ou pire qu’elles se nient parfois elle-mêmes.

A un siècle de distance, qu’est-ce qui a vraiment changé ? Sinon la contraception qui a permis aux femmes cette émancipation…?

Lorsque j’ai repris mes études de Lettres et alors que j’étais en formation de formateur en écriture, une de mes professeures m’avait presque agressée en me demandant pourquoi, alors que j’avais eu la chance de connaitre la contraception, j’avais mis au monde cinq enfants ! J’avoue que la question m’avait presque faite tomber de ma chaise. C’était en 1998 ! En 2001 je publiais mon premier livre.

Si donc, j’avais une vocation d’écrivain, j’aurais du renoncer à la maternité…

La question se reposa presqu’en ces termes dix ans plus tard et alors que pour des raisons (justement familiales) je n’avais toujours pas avancé dans mon projet de publication sans que je ne cessai pourtant d’écrire. Le temps me manquait pour ce projet-là.

En effet, en décembre 2008, lors d’une conférence intitulée «E comme EcrivainE» organisée par le GRAIF, le conseil général PACA et la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, je me suis retrouvée, en tant qu’auteure d’un premier essai, propulsée à la tribune pour remplacer une écrivaine qui n’avait pu faire le déplacement.

La thématique avait été largement présentée et développée le matin par une doctorante Audrey Lasserre, laquelle avait exposé sa thèse qui portait sur l’effacement progressif des femmes dans l’Histoire littéraire et plus précisément dans les manuels d’Histoire Littéraire. Audrey nous avait fait part de ses recherches et concluait que l’effacement des femmes se faisait quasiment de manière systématique tous les 30 ans du seul fait que les manuels d’histoire littéraire étaient presque exclusivement jusqu’alors,  rédigés par des hommes. Ce processus d’évitement se révélait  lorsqu’on consultait les sommaires de ces ouvrages. Elle avait pris pour exemple le manuel d’Histoire littéraire (1992) rédigé par un de nos ministres de l’Education  Xavier Darcos dans lequel  on pouvait en effet constater qu’on ne trouvait plus trace que de quelques trois lignes concernant  Georges Sand ou Colette. Quant à Elsa Triolet, je crois qu’elle n’avait jamais existé.

Avant de me donner la parole donc, dans la deuxième partie de la journée, consacrée à la présentation des auteurs, la présidente voulut savoir si j’étais inscrite par ex, à la Société des Gens de Lettres. Je ne sus que répondre sinon que je ne m’étais jamais soucié (et c’était vrai, trop occupée par mon métier d’enseignante et ma fonction de mère de famille nombreuse) de vouloir appartenir à un quelconque cercle qui m’aurait permis de me sentir reconnue en tant qu’écrivain mais pire que tout, j’ai répondu dans ma grande naïveté que je croyais ce cercle réservé aux hommes et même aux vieux messieurs. Je trouvais ce terme de SGDL très pompeux et l’avais sans doute confondu avec celui de l’Académie des Lettres. Certains souriront de mon ingénuité mais il est vrai que tous ces cercles d’entre-soi m’agaçaient déjà beaucoup. Et de plus, de mon aveu aussi, je ne me sentais pas vraiment  « écrivain » mais quand l’est-on vraiment ?) Suffit-il de savoir écrire quelques vers, voire d’avoir écrit des milliers de pages comme c’était déjà le cas, pour son seul tiroir ? Est-on écrivain aujourd’hui parce qu’on a réussi à publier un livre (même à compte d’éditeur) alors que tant de personnes savent tenir un stylo ? Qui le décide vraiment sinon votre public…

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Virginia Woolf se voulait poète avant romancière, sa prose en témoigne.

A propos de Les Vagues, John Lehmann (cf Lettre à un jeune poète) lui écrira, le 16 septembre 1931 : « Il me semble qu’un livre de ce genre n’est séparé de la poésie que par une cloison des plus minces. Vous parvenez en quelque sorte à maintenir et la rapidité de la prose et l’intensité de la poésie. » (cité dans la préface de Michel Cusin, Les Vagues, Gallimard, 2012)

Le soleil sombrait. La dure pierre du jour était lézardée et la lumière coulait à flots à travers ses fragments. Rouge et or une volée de flèches fulgurantes transperçait les vagues, empennée de ténèbres. Erratiques des rayons de lumière s’allumaient et divaguaient, comme des signaux venus d’îles englouties, ou comme des fléchettes lancées à travers des buissons de laurier par des garçons effrontés et rieurs. Mais les vagues, à l’approche du rivage, étaient dépouillées de leur lumière, et tombaient en un seul long ébranlement, comme un mur qui tombe, un mur de pierre grise, que ne traverse pas la moindre fente de lumière.

Une brise se leva ; un frisson courut parmi les feuilles ; et ainsi remuées, elles perdirent leur densité brune et devinrent grises ou blanches à mesure que l’arbre déplaçait sa masse, vacillait et perdait son dôme uniforme. Le faucon posé sur la plus haute branche battit des paupières et s’élança et s’en alla planer très haut et très loin. Le pluvier sauvage criait, dans les marais, fuyant, tournoyant et s’en allant plus loin crier sa solitude. La fumée des trains et des cheminées s’étirait et se déchirait pour se fondre dans le baldaquin moutonnant qui était suspendu au-dessus de la mer et des champs.

A présent, les blés étaient coupés. A présent il ne restait qu’un chaume revêche de toutes leurs vagues et de leurs flots….(p 267)

… A présent le soleil avait sombré. Ciel et mer ne se distinguaient plus. Les vagues en se brisant déployaient leurs blancs éventails très loin sur le rivage, faisaient pénétrer des ombres blanches jusqu’au tréfonds des grottes sonores et puis refluaient en soupirant sur les galets.

L’arbre secoua ses branches et une averse de feuilles tomba sur le sol. Elles s’y posèrent avec un calme parfait à l’endroit précis où elles attendraient de se dissoudre. La poterie brisée qui tout à l’heure avait contenu une lumière rouge ne renvoyait plus dans le jardin que du noir et du gris… (p 299)

 Les vagues – Virginia Woolf

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J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe

J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe…

Le vent se lève. Hâte-toi. La voile bat au long du mât. L’honneur est dans les toiles ; et l’impatience sur les eaux comme fièvre au sang. La brise mène au bleu du large ses couleuvres d’eau verte. Et le pilote lit sa route entre les grandes taches de nuit mauve, couleur de cerne et d’ecchymose.

Amers,  Saint-John Perse

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ECRIT DANS LE NOIR, Essais sur la littérature, Michel Schneider, Editions Buchet-Chastel, 2017

Ecrit dans le noir (article publié à La Cause littéraire)

 

Lire Michel Schneider c’est d’emblée entrer dans les arcanes du langage et la réflexion sur la littérature et les écrivains. Depuis Voleur de mots qui m’avait déjà subjuguée, il y a une vingtaine d’années, c’est toujours avec délectation que j’approche un nouveau livre de Schneider. Mêlant littérature et psychanalyse, chacun de ses essais est une plongée au cœur de la chose littéraire, ses affres et ses tourments, à lui comme à tant d’écrivains qu’il convoque dans ces essais et ailleurs.

Ecrit dans le noir s’ouvre sur une dédicace à Jean Starobinsky et se clôt sur un essai dédié à celui qu’il admire et qui, dit-il, lui a appris à apprendre. Vibrant hommage pour signifier la redevance et l’amitié.

L’ouvrage compte treize essais tous passionnants, consacrés plus ou moins, ensemble et en particulier à Henry James, F. Kafka, Elias Canetti, Musil, Flaubert, Baudelaire, Melville, Colette, Platon, Malraux, Chateaubriant, V. Hugo et Starobinsky.

« Nous travaillons dans les ténèbres, nous faisons ce que nous pouvons, nous donnons ce que nous avons. Notre doute est notre passion et notre passion est notre devoir. Le reste est la folie de l’art. » Il n’est pas étranger que cette citation de Henry James soit mise en exergue de la quatrième de couverture, tant il me paraît -à lire les apartés de l’essayiste sur sa propre relation à l’écriture, que ces mots font écho à l’auteur qui se penche sur ce questionnement lié à l’écriture en particulier et à la littérature en général.

Premier essai placé en tête d’ouvrage, consacré à la nouvelle de Henry James justement, intitulée « la maison natale » convoque tour à tour Kafka et Flaubert. Cette nouvelle qui met en scène un personnage écrivant la fausse bio d’un écrivain et ravit le public questionne alors l’existence de ce même écrivain, ce à quoi H. James rétorque : « l’oeuvre est la chose, laissons l’auteur tranquille[…]il n’y a aucun auteur…  il faut nous y faire. Il y a tous les personnages immortels dans l’oeuvre. Mais il n’y a personne d’autre »

Fétichisation et fascination de l’écrivain que Flaubert avait également, lui qui adorait visiter les maisons d’écrivains, nous rappelle M. Schneider, afin de frôler le fantôme de Chateaubriand ou Voltaire. Moyen de se construire une identité d’écrivain ?

Mais que sont les maisons d’écrivains ? La vérité d’un auteur n’est pas dans les lieux qu’il a habités ni où il a vécu, elle est dans ses livres, sous la forme de mensonges, conclut l’essayiste.

Qu’est-ce qu’un écrivain sinon « un sans domicile fixe, perdu dans l’abstraction d’une chose qui ne matérialise que sa propre absence ? » Ce lieu où l’écrivain écrit est physiquement introuvable.

Et puis, « les écrivains ont deux vies, celle où vous les croisez dans la rue, […] l’autre dans leurs livres, où […]ils vous disent qu’ils ont été. »

Quelle est la demeure de l’écrivain sinon dans le noir, ce « nulle part de la langue où on loge à la nuit. »

L’essai magnifique consacré à Kafka intitulé « le cri de la souris » revient sur la maladie de gorge de Kafka qui l’empêchait de parler et l’obligea les derniers jours de sa vie à communiquer par écrit uniquement.

Ses derniers « petits » papiers portent exclusivement sur les fleurs et Schneider dit : « est-ce là cette frivolité des mourants » dont parlait Proust ou bien un dernier regard vers ce qui compte finalement : la beauté enclose dans les fleurs ? »

L’agonie de Kafka, ses derniers regrets « il aurait aimé vivre ». On ne peut vivre que lorsqu’on ne le peut plus. On ne sait écrire que quand la plume vous glisse entre les doigts.

« Ecrire et aimer ne font pas bon ménage, mais écrire et mourir ? » Profonde est la connivence, chez Kafka, entre mourir et écrire. « Les derniers temps de sa vie, l’écrivain s’était transformé en souris muette comme Gregor Samsa en cloporte géant ».

Dans l’essai intitulé « la langue sauvée », l’auteur rappelle l’oeuvre majeure de Elias Canetti qui n’est certainement pas datée et qu’il convient de relire. « peut-être aussi parce que son temps d’avant-guerre et la montée des totalitarismes ne peuvent pas ne pas être évoqués par notre angoisse de ces temps-ci et oublier l’horreur actuelle en train de se faire jour. »

Canetti a grandi au milieu de plusieurs langues : « je rêve d’un homme qui aurait désappris la langue de la terre jusqu’à ce qu’il ne puisse plus comprendre, dans aucun pays ce qui s’y dit » (Canetti, Voix de Marrakech)

Roman illisible, L’Homme sans qualité de Musil, ne l’est que parce qu’il ne peut se lire qu’en s’écrivant, fragments, essais, hors genre typique de l’esthétique romantique allemande, « l’échec de Musil est l’échec même de l’entreprise littéraire », Schneider y analyse l’oeuvre du grand écrivain en poussant la métaphore de l’entreprise littéraire dans cette histoire incestueuse entre un frère et une sœur, union impossible comme le serait l’écriture du livre. Désir amoureux et désir d’écrire, tous deux inaccessibles et mis sur un même plan. L’oeuvre de Musil demeurerait de ce point de vue ce que Blanchot appelait le livre à venir, un « livre toujours en avance sur lui-même ».

Dans une analyse psychanalytique, Schneider envisage le rapport de Flaubert à l’écriture et aux femmes « écrire, ce sera pour lui [Flaubert], chercher dans le corps des femmes ce qu’il y avait dans le mot « femme » mais surtout y évoque la folie d’écrire de Flaubert qui n’a jamais appartenu ni aux femmes ni à ses lecteurs et n’a jamais parlé qu’au papier.. .

Avec Baudelaire, il examine l’absolu de la littérature, et envisage de réfléchir à la manière dont les grands auteurs « plagient » ou s’approprient l’oeuvre des autres. Pour Baudelaire et sans complexe on sait combien E. Poe a été cet auteur américain dont la découverte lui avait été une véritable révélation  au point qu’il semblait se fondre dans ses propos. Problématique qui renvoie à celle qu’ont tous les écrivains à se défaire de leurs maîtres. « Alors on les démarque, on les cite, et on oublie qu’on les cite ».

De la nécessité quand on écrit de trouver des maîtres et des voix qui résonnent en soi pour mieux trouver la sienne tout en se détachant d’elles rapidement « si vous ne le faites pas, vous n’avez le choix qu’entre plagiat et silence ».

La très longue et passionnante analyse consacrée à Melville interroge la nouvelle et son personnage complexe Bartleby. « Histoire d’un silence, Bartleby incarne un monde non soumis à la loi du langage ».

De même que l’analyste se doit de descendre avec l’autre dans son enfer, pour l’aider, de même, le lecteur lisant cette nouvelle, au bord de la folie de ce personnage, plonge dans l’angoissante sensation qui imprègne tout le texte. Bartleby parle pour se taire, c’est « un silence en-deça du silence », et il serait plus facile pour le lecteur de croire que Bartleby refuse de parler, mais en réalité, il dit qu’il ne préférerait ne pas. « Silence de fou qui toujours nous affronte à ce que parler veut dire ».

« Bartleby est l’écho d’un silence minéral ». Ce silence où Freud voyait la pulsion de mort. Il ne se tait pas, il dit le Rien, mais quelque soit son désir, se faisant il est déjà pris dans le piège de la parole, « le double lien du jeu social du langage ».

Ecrire est-il une folie interroge Schneider alors. Ecrit-on pour ne pas devenir fou ? Dissoudre l’anxiété, Kafka, Sartre, Dumas, Nerval convoqués pour attester cette idée, et Bartleby, œuvre qui a sauvé Melville de la folie, « ultime relance de sa lutte contre l’ombre et le silence des lettres mortes en lui ». Mais Bartleby n’est pas écrivain, simplement copiste, non pas writer mais re-writer, gratte papier… « C’est sur sa peau que Bartleby écrit sans trêve sous la dictée de l’Autre. »

Entre névrose et psychose, de la première on peut sortir par la cure, grâce à la parole, de la seconde, « par l’amour, l’écriture, la poésie, l’art, l’action ».

Bartleby ne meurt pas de ne pas avoir eu les mots mais de « l’absence d’écart entre le mot et lui-même, entre le mot et le corps ».

Ecrire pour ne pas laisser le dernier mot à la mort, nous dit Schneider.

Mais est-ce qu’écrire enlève la vie ? S’interroge encore Schneider convoquant en les opposant Colette et Proust. Faut-il choisir écrire plutôt qu’aimer ? « Peu d’écrivains furent réellement plus différents. Peu d’écrivains plus secrètement proches » avec pour affinités dans leurs livres : la sexualité et l’écriture. Deux êtres qui se sont croisés, ignorés, admirés, fâchés, réconciliés, trahis. Colette qui n’aime pas Proust mais qui l’évoque souvent dans des portraits parfois cruels (cf Claudine en ménage) »

« Colette aime aimer quant Proust lui se sert de la littérature pour ne pas aimer ».

Deux écritures du désir où se mêlent l’amour, la jalousie, la guerre des sexes, la guerre entre amants de même sexe, deux écritures cependant portées par deux êtres pas si différents, l’un asexuel par défense de son homosexualité, l’autre pleinement féminin et sensuel assumant sa bissexualité, deux êtres, deux écritures dans une fraternité sexuelle sans sexe, une sorte de sororité inavouable… Deux êtres ayant utilisé le temps comme support à leur questionnement sur l’écriture. « Il y aurait deux façons de perdre son temps, le temps de vivre que l’on sacrifie dans l’écriture, et le temps d’écrire que l’on gaspille à seulement vivre ». Mais ce qui les rapproche le plus peut-être c’est la « tentation du passé ».

Refuser la vie pour écrire, écrire pour repousser la mort aussi, pourtant « aimer donne à écrire » dit Proust parlant d’Albertine. Vivre et écrire ensemble pousse l’écrivain à s’interroger à parfois rejeter l’écriture ou la vie ? « Peut-on être écrivain sans avoir traversé jamais un refus de l’écriture ? Une haine du papier. »

« Colette m’a délivré de cette peur de passer à côté de la vie » nous confie Michel Schneider.

« Ne voit-on pas qu’on écrit toujours à contre-corps, à corps défendant, à corps perdu !’ et comme Schérazade pour se défendre du temps et retarder la fin.

Le langage ne naît-il pas dans la bouche, « la bouche est non seulement le lieu de formation matérielle du langage mais son origine même ». Invoquant Platon (son Cratyle), l’idée que le mot mime la chose, et Biély (Glossolalie), recourant à l’isomorphisme du contenu et de l’expression dans les mots ; par exemple « asthme » renvoyant à l’onomatopée imitant le bruit de respiration interrompue, Schneider explique qu’il faudrait pouvoir oublier qu’on parle avec cet organe, ses creux, sa voûte, ses arrondis, ses humeurs et son souffle, ce lieu premier de la parole, un trou dans le corps. « La parole, une mère crachée. Ce n’est que quand le corps manque qu’on parle ».

Ecrire pour exister ou pour ne pas être oublié…

La célébrité revient aux œuvres du présent et la postérité à celles de l’avenir. L’auteur du Musée imaginaire qui a tant oeuvré pour la conservation des œuvres du passé, est pourtant un auteur injustement oublié alors que tant d’autres ont eu une reconnaissance qu’on a déjà oubliée. Qui se souvient des auteurs des premiers Goncourt ?

Pourquoi tout écrivain veut-il devenir célèbre ?

Sur ce champ de bataille qu’est la littérature, où les rivalités sont féroces, la postérité est le résultat d’une hécatombe nous dit l’auteur. La durée des écrits ? Des années sous forme de manuscrits, imprimés quelques semaines, mis en librairie pendant un mois, puis trois ans dans une cave d’éditeur avant d’être pilonné…

Qu’est-ce qui fait la célébrité et la durée dans ce temps d’une œuvre ? Qu’est ce que la célébrité et à quoi sert-elle ?

« Les génies, au risque de déplaire, annoncent une langue que personne ne parle encore. »

Et la postérité ? Pour Diderot, l’artiste la recherche ; pour Falconet, le souci de postérité n’existe pas.

« A travers la question de la postérité, c’est celle de la réception des œuvres qui est posée »

En définitive, ce qui reste d’un écrivain c’est son style, sa voix singulière, sa façon d’écrire et non le contenu de ses livres. Malraux l’avait compris.

« Les grands écrivains, a fortiori les génies, ne sont pas de leurs temps. En retard ou en avance sur lui. Pour durer il faut être inactuel ».

La célébrité servirait à ne pas mourir ou plutôt à croire qu’on ne mourra pas. Ce qui reste de Malraux : cette folie d’écrire.

Une autre façon d’être à l’écriture et à son silence passe par la musique. Dans son œuvre, consacrée au sens, au lisible et au visible, aux mots sous les mots », Starobinsky n’a cessé de rapproché la littérature et la musique et comme pour la musique, le grand écrivain considérait que tel un chef d’orchestre, l’écrivain doit disparaître dans son œuvre. Dans cet essai, Schneider trace un portrait lumineux de l’écrivain en musicien secret.

La vie de Chateaubriand et surtout sa naissance auront marqué le grand auteur, écrivant pendant vingt ans le même dernier livre, lui né presque mort n’aura fait qu’écrire la ruine, le déclin, les cendres, faisant son ouvrage non comme une robe (Proust) mais dans la pierre. Son dernier livre, la Vie de Rancé, « une pierre froide comme venue d’un désastre ».

Qu’est-ce qu’une vie d’écrivain ? Une vie de fantôme, une vie de papier…

Ecrire, même dans le noir, « pour ne pas laisser aux douleurs de la vie le dernier mot ».

Le dernier essai convoque Victor Hugo : « Nous n’avons que le choix du noir ».

Le Noir, pour dire ce qu’on ne comprend pas, pour l’énigme, le mystère, « trou noir », « matière noire », ciel noir, corps noir… le noir, absence de lumière.

« Par leur regard sur ce qu’ils ne voient pas mais donnent à voir, poètes et romanciers inventent ce qui est. »

Marie Josée Desvignes

Après Baudelaire, les années profondes (1994), Maman (1999), Morts imaginaires (2003), Lu et entendu (2013) et L’Auteur, l’autre, Proust et son double (2014) Michel Schneider poursuit son son voyage au bout de la nuit des écrivains. Il rassemble, écrits dans le noir, des essais littéraires dispersés et publiés en revues pendant trente ans.

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« A vol d’oiseaux »… et à tire d’aile

Les oiseaux de passage espacent l’habitude
on dit d’eux qu’ils font cycle
ça nous rassure
nous qui demeurons sur la margelle de pierre
à guetter l’entrée des petits matins
Si d’aventure on voit passer de ces oiseaux
sautons le pas dit de saison
sous le temps de leurs plumes
un vent qui nous espace

*

Rien que pour l’aile
Cette pointure du ciel
quand s’y glisse l’oiseau
Rien que pour l’aile
Ce vertige de l’arbre
quand l’oiseau s’y épointe

A Vol d’oiseaux, Jacques Moulin, L’Atelier contemporain

 

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Le ciel et ses passagers

La nuit tombe vite en ces jours brumeux de décembre, et mes taches d’encre deviennent paysages se superposant à l’humeur mélancolique, taches se scindant en contours imprévisibles mais plus heureux puisque le résultat, me semble-t-il, est finalement plus léger que le ressenti de départ.

« Je serai ce bruit montant du fond de la vallée »,  Gil Jouanard, Neuf mouvements pour solitude obstinée (in L’envergure du monde)

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Silence

 

Je n’écoute pas. Les sons me recouvrent comme un lichen.
Je ne regarde pas. Les branches et leurs ombres poussent dans les yeux ouverts.
Je ne respire pas. Un souffle régulier m’habite et me scande.
Je ne flaire pas. Les odeurs m’enfouissent au ventre leurs rhizomes.
Leçon de choses (Christiane Singer, Les âges de la vie)

 

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Aérienne

« Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent »

Union libre (extrait) André Breton

 

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L’union libre

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de
dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de coeur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.
André Breton, Clair de terre (1931

 

 

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Variations en rose

[8]

quand l’ombre était rose, c’était moi qui tenait la main du soir…

(Blue note pour un hêtre, à paraître)

 

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encre de chine toujours ( et jus de betterave !)

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Lueurs

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Et si tu es l’aurore

Moi je suis le témoin

 

Georges Haldas, Un grain de blé dans l’eau profonde, Editions La Différence

 

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Sommets

 

Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges

entre les sombres sapins ?

Presque célestes, à la lumière étrange,

ils semblent plus que loin.

Mais dans la claire vallée et jusques aux crêtes,

quel trésor aérien !

Tout ce qui flotte dans l’air et qui s’y reflète

entrera dans ton vin.

Rilke, Les quatrains valaisans, in Vergers, Poésie/Gallimard

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Aube claire

 

 

C’est presque l’invisible qui luit

au-dessus de la pente ailée ;

il reste un peu d’une claire nuit

à ce jour en argent mêlée.

Vois, la lumière ne pèse point

sur ces obéissants contours,

et, là-bas, ces hameaux, d’être loin,

quelqu’un les console toujours.

Rilke, Les quatrains valaisans, in Vergers, Poésie/Gallimard

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Claire eau

« Légère, le vent qui passait a soulevé la robe de la source.

Claire eau qui se livre au prix d’elle-même, il me faut jusqu’au poème, passer par toutes ses phases, en respecter les métamorphoses et d’abord la plus mystérieuse, celle qui consiste pour elle à ne pas être l’eau. J’irai la saluer au ciel, là où elle prend indifféremment les noms de nuage et de pluie selon qu’elle dort ou qu’elle aime. Je la réclamerai au désir, dans les pleurs des plantes et à la terre à chaque pas. Je l’arracherai à la joie, à l’homme dans sa plénitude, au couple pour qui elle se veut un fleuve, à la solitude pour qui elle se veut un lac, à la douleur pour qui elle s’est voulue la mer : la mer des tempêtes, la mer des quatre mâts brisés, la mer des noyés et de l’aurore. Et puis, je la laisserai couler entre les morts. D’une partie de leur désert, elle créera une oasis où fleuriront nos souvenirs et nos prières. Je lui demanderai aussi d’étancher la soif du Désespoir, ce Prince squelettique qui fait saigner les toits et les rues. Je lui demanderai d’exaucer la sueur. »
Edmond Jabès – « Les mots tracent » in Le Seuil/ Le Sable – Poésie Gallimard

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Novembre de brumes

«Novembre de brumes, entends sous le bois la cloche du dernier sentier franchir le soir et disparaître,

le vœu lointain du vent séparer le retour dans les fers de l’absence qui passe.

[…]
Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’oeil est précoce à  se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.

[…]
(J’habite une douleur)
Le poème pulvérisé (1945-1947), René Char

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Le noir est la seule couleur intérieure… *

 

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La vastitude

 

Quelque chose vient de loin. Le mouvement d’une autre vie, secrète, patiente. Vient et disparaît. Quand elle n’est plus là, il reste encore un vide sensible qui nous conduit vers des espaces inconnus.  8-12-09 Alexandre Hollan,Je suis ce que je vois (Notes sur la peinture et le dessin, 1975-2015)

 

* »Le noir est la seule couleur intérieure et le seul savoir est d’en faire une porte ». B. Noël

 

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Plus loin que ce bois où l’on n’entrera jamais…

Plus loin que ce bois où l’on n’entrera jamais…
Les troncs ressemblent aux vieilles pierres des murs, les feuillages sont au-dessus comme de l’ombre ; peut-être nous trouvons-nous sur le seuil d’une grotte aérée dont le vent aurait asséché jusqu’aux plus profondes cascades ?
Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Poésie/Gallimard

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Outre-ciel

Pour me rapprocher des vérités de la main, je me suis mis à dessiner et à peindre. Je m’efforce aussi d’aller vers une poésie plus claire et plus accessible. On m’a reproché d’être un poète hermétique. Si je le suis c’est contre mon désir, par insuffisance ou par incapacité d’exprimer clairement des choses qui me demeurent obscures et que pourtant je me sens incité à dire. Quand je suis elliptique, c’est parce que le rythme intérieur du poème, rythme donné, rythme antérieur à l’écriture, me limite et ne me permet pas d’exprimer ce que je veux, mais seulement ce que je peux dire. »
L’écriture à l’écoute, Henri Bauchau

On dessine, on peint, on écrit toujours au plus près de quelqu’un qui vous entend.

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Une ville, la nuit

Étincelante de sa pluie juste finie, la ville semblait souterraine et son ciel, comme si la nuit en faisait le tour sans oser le noircir, une voûte sur ses rues ; la lune peut-être artificielle à force, s’allumant et s’éteignant à mesure du galop de nuages déchiquetés, de ressembler à une enseigne publicitaire, porte ronde où rien n’aurait pu passer et buvant sa lueur plutôt que la renvoyer.
Limite, François Bon, Editions Minuit

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quelque soit le résultat, le plaisir de l’encre se révèle plus rapidement appréciable et plus jouissif que l’écriture (j’écris surtout directement au clavier…), un dernier avant la remise en route pour la journée , j’ai toujours aimé dessiner les arbres mais longtemps ma préférence allait à l’arbre nu.Le hêtre a ma préférence.
Le monde est vaste,
Tout fait violence autour
demeure l’arbre, ce hêtre que l’on envie
Il observe le monde
pérenne et humble.
(extrait de Blue note pour un hêtre, à paraître)

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Nuit sans bruit, bleu donc

Le bleu ne fait pas de bruit.

C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi, l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.

Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidées les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de ses pensées.

Indéfiniment, le bleu s’évade.

Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.
Jean-Michel Maulpoix

© Mercure de France, 1993

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musique de la mer

« d’abord le bruit continu de la mer
musique où le silence aussi s’entend
-celui qui étoffe le moindre son –
tant de langues dans les arbres, les vents
tant de sons clairs qui déplient l’étendue
tiou-tiou-totiou-ti… tchrrrr tac-tec tsi…
que l’esprit garde dans un doux duvet d’ailes »


Lorand Gaspar- Patmos et autres poèmes (La maison près de la mer)

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Nouvelle terre

« Mon amie, c’est là nouveau ciel, nouvelle terre,
une fumée rencontre une fumée
Au-dessus de la disjonction des deux bras du fleuve.
Et le rossignol chante une fois encore
Avant que notre rêve ne nous prenne,
Il a chanté quand s’endormait Ulysse
Dans l’île où faisait halte son errance,
Et l’arrivant aussi consentit au rêve,
Ce fut comme un frisson de mémoire
… » Yves Bonnefoy (in Les Planches courbes, Le leurre des mots)

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A chacun son ciel

« Chacun a son propre ciel. Il ne faut jamais s’installer dans le ciel d’un autre car on s’y sentira toujours comme un étranger. Par contre les cieux des autres peuvent nous inspirer à créer et élargir notre propre ciel » Anna-Eva Bergman, carnet de 1950

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A marée haute

La route chante
Quand je m’en vais
Je fais trois pas
La route se tait

La route est noire
À perte de vue
Je fais trois pas
La route n’est plus

Sur la marée haute
Je suis montée
La tête est pleine
Mais le coeur n’a
Pas assez

Mains de dentelle
Figure de bois
Le corps en brique
Les yeux qui piquent

Mains de dentelle
Figure de bois
Je fais trois pas
Et tu es là

Sur la marée haute
Je suis montée
La tête est pleine
Mais le coeur n’a
Pas assez

La marée haute – LHASA

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une douceur étrange jusqu’aux rives du temps.

Et la houle reprend sa douce musique
au créneau des vagues remuée en leur sein
l’accompagne -nue dans ses tremblements,
une douceur étrange jusqu’aux rives du temps.

Ils avanceront pieds nus
sur ces terres promises
bras levés
cœurs ensemencés
droit devant
fiers toujours et sans peur.

(in Exil et Trace, à paraître)

« Sur chaque vague, tu aperçois l’écume du mot exil »(F. Ascal)

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les aciers tremblants de la mer

les aciers tremblants de la mer
ouvrent des espaces inédits
au creux des vagues
pêcheurs de mots
oiseaux de passage
affolent le silence

(mots jetés comme la couleur grise des soirs de ce printemps d’orages pour ce pastel éclaboussé)

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Falaise

Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d’argile.
Noces- Camus

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RENAITRE PAR LES CONTES Le rire de la grenouille Henri GOUGAUD Editions Le Relié septembre 2015

Gougaud

Dans son avant-propos, Henri Gougaud mentionne que ce livre a d’abord été oral, plus exactement, il est « né de conversations avec [son] ami Benoît Chantre ». On n’en attendait pas moins du célèbre conteur qui d’ailleurs complète son ouvrage en nous offrant un CD rom de quelques contes dont il nous régale dans le livre.

Les contes peuvent-ils encore nous dire quelque chose de notre monde si effrayant fût-il encore ?

Genre méprisé par les intellectuels, nous dit-il, il a encore tant à nous révéler. Et la démonstration qu’il en fait est un vrai régal !

Gougaud, d’abord conteur, se défend d’être un spécialiste mais il a des choses intéressantes à dire pour le bienfait de l’humanité. Dans un livre qui n’a rien de formaté, « il n’est pas pas un produit d’usine » mais « a poussé dans [son] jardin » il nous délivre une leçon de vie empreinte d’une forte poésie et d’un métissage qui fait du bien à l’âme et au coeur.

Rien de plus anodin qu’un conte ? Pas sûr, nous dit-il. Les contes existent depuis la nuit des temps, ils continuent d’exister parce qu’ils ont quelque chose à nourrir en nous.

« L’importance d’une parole se mesure à la place qu’elle prend durablement en chacun de nous, à ce qu’elle fait bouger en nous, à la terre intime qu’elle remue et fertilise. »

Mais que pèse le conte dans le tumulte du monde et celui des informations dont nous sommes envahis ? « Entre l’ampleur et l’intensité il faut choisir ».

Les contes possèdent par définition leur part de merveilleux et Henri Gougaud est celui qui sait magnifier ce merveilleux par la connaissance qu’il en a.

« Au coin de mon immeuble, sur le trottoir, une touffe d’herbe s’est frayé un passage dans une fente de béton. La vie c’est ça. Une incessante poussée vers le haut (l’inverse de la pesanteur, en quelque sorte), une impatience, une force qui sans cesse nous attire, qui nargue la mort, qui la nie même , qui la repousse tous les jours à demain. La vie, c’est le désir de perpétuer notre présence au monde. C’est aussi notre relation aux choses. C’est notre appétit, notre envie de ne pas en démordre. Or, les contes sont des nourritures. »

Contes merveilleux, contes étiologiques, contes d’avertissement et même contes paillards ! Le conte selon Paul Zumther est « un pré-littéraire », et c’est selon Gougaud, « un être qui se souvient des racines », « un passeur de sève », « un serviteur de vie ».

Selon lui, les contes ne visent pas à nous instruire ou nous informer, ils nous nourrissent.

La vie n’est pas une énigme (que l’on peut résoudre), elle est un mystère (que l’on ne peut qu’explorer).

Selon les indiens de la Cordillère des Andes, les contes sont des oiseaux « amenés par le vent dans les villages, ils nichent dans les arbres, comme de vrais oiseaux, ils viennent se percher sur la tête d’un homme. Cet homme croit qu’il se souvient d’une histoire mais non c’est l’histoire qui a faim d’être entendue. »

En Afrique également, le conte est une entité douée d’une force propre.

Bien que oraux, ils traversent les siècles et les géographies. C’est en explorateur du mystère que Gougaud affirme que la fréquentation des contes l’a éloigné de tout dogme religieux. Il se dit agnostique. Aussi, malgré le mépris de l’intellectuel, et à l’endroit du conte il dit : « Soyez comme le conte, ne cherchez pas à être ceci ou cela. Soyez. Tout simplement, apprenez le verbe être intransitivement. »

Quelque sujet qu’il aborde, Gougaud étaye son argumentation d’exemples pris dans les contes. Son propos se goûte tout autant que sa passion démonstrative.

Il prône un retour à la source de l’oralité, contre l’omniprésence du rationnel dans nos vies et la prégnance de la recherche du pouvoir. Selon lui, la culture écrite ne suffit pas, elle ne parvient pas à nous sauver de la barbarie. La culture écrite doit s’allier la culture orale et non contribuer à son rabaissement. Vus comme naïfs, là où ils sont au contraire une conscience forte, ils contribuent à porter l’espoir et à nous dire de croire à nos rêves pour transformer l’humanité toute entière. Il renvoie ici à Okakura Kakuso, l’auteur du Livre du Thé qui dit :

« Le conte, c’est de la force de rêve mise en mots. »

Les contes peuvent-ils quelque chose contre nos angoisses présentes ? Oui, ils aident à l’accomplissement de la conscience.

« La seule réponse adéquate, imparable, vivante à la xénophobie, à la folie raciste n’est ni dans la loi ni dans les discours humanistes. Elle est dans les lits où font l’amour des gens noirs et blancs, blonds et bistres. Les contes savent et font cela depuis des millénaires. Ecoutons ces joyeux vieillards. Ils nous réservent encore de sacrées surprises. »

Contre la peur, contre la mort, pour la vie, les contes.

Ils aident à ne pas désespérer. Ils portent réponse aux questions les plus existentielles, la mort par exemple longuement développée et présente dans de nombreux contes. Ils ouvrent partout dans le monde, des portes de sagesse et de… tendresse.

Gougaud exerce ses talents de conteurs, émaillant le texte de récits savoureux et souvent drôles, porteurs de messages forts. A propos de la mort par exemple il dit :

« Le fait est qu’apprivoiser la Mort la rend, si on peut dire, plus vivable, alors que la laisser, comme nous le faisons, prendre dans notre vie ses aises de sauvage tend à l’effet inverse. »

Et même si de nombreux contes font preuve de cruauté, pas un seul de ses personnages ne regrette d’être né. Il n’y a dans les contes aucune désespérance, aucun renoncement à la vie, bien au contraire. « Ce dont nous avons besoin le plus, constate-t-il : la force de vivre heureux malgré tout. »

Contre la tentation du religieux, pour retrouver des valeurs qui ne s’y trouveraient pas, Henri Gougaud appelle au retour des contes. « Il y a partout un Dieu des peuples, celui qui habite les contes invariablement proches de ses enfants et un autre, officiel, aux voies impénétrables, mais pour lequel on peut éventuellement mourir et massacrer sans vergogne. »

Contre la peur, contre la violence permanente du monde « les contes nous répètent depuis toujours que tout ce qui nous environne est aussi vivant que nous le sommes. Que le visible et l’invisible sont les deux seuls vrais pays du monde et qu’entre sans cesse on s’observe on se visite on va et vient. »

Pour accéder au merveilleux, il faut croire au pouvoir des rêves, à la joie de vivre, et aux êtres du monde de l’invisible qui nous relient à notre enfance, « à ce temps de tous les possibles où nous vivions encore au bord de l’océan et de la mémoire »

Je ne résiste pas au plaisir de vous offrir ce conte et l’anecdote qui résume probablement la défense de l’auteur, tant pour sa poésie que pour la leçon qu’ils contiennent.

« Il est dit que sur un rocher, face aux vagues de l’océan, est le conteur de tous les âges. Il raconte indéfiniment toutes les histoires du monde, et l’océan l’écoute et ronronne à ses pieds. Et il est dit aussi que cet homme est sacré, qu’on doit veiller sur lui, qu’on ne doit surtout pas interrompre ses contes. Car si quelqu’un, un jour, le forçait à se taire et à quitter son roc, personne ne sait ce que ferait l’océan.

J’ai prononcé ces derniers mots avec un rien de solennité, puis je me suis tu. Les enfants sont restés un moment pensifs, les yeux grands, puis un petit garçon m’a dit la mine grave : « Moi je sais ce que ferait l’océan. Il envahirait la Terre. » Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas voir les chose aussi tragiquement, que l’océan n’était peut-être pas aussi méchamment coléreux qu’il le croyait. Il a ri. Il s’est écrié :  » Oh non, ce ne serait pas par méchanceté que l’océan envahirait la Terre, ce serait simplement pour retrouver son conteur. »  J’en suis resté stupide et vaguement honteux. Il avait mille fois raison. Il savait, lui, à l’évidence, que l’océan était un être vivant, et donc qu’il ne pouvait avoir de plus vif désir que de retrouver la bonté de cette relation infiniment intime qui unit deux êtres dans un murmure de conte. J’avoue m’être senti bien pauvre face au rire de cet enfant bientôt rejoint par les exclamations des autres, bien pauvre, oui, de n’avoir pu supposer qu’une guerre possible où il avait perçu un élan amoureux ».

« L’essentiel de nos vies se joue ailleurs que sur les territoires de la raison ». Les histoires, Henri Gougaud nous l’assure, ne sont pas un amusement, elles sont tout ce dont nous avons besoin pour nous sauver de l’oubli, de la maladie et de la mort. Sans ces récits, l’Humanité mourrait de froid…

Marie-Josée DESVIGNES

24/08/15

Conteur, romancier et essayiste, Henri Gougaud est l’auteur d’une quarantaine de livres parmi lesquels Bélicaste et Les Sept Plumes de l’Aigle au Seuil dans la collection « Points ». Le livre des chemins, L’Enfant de la neige, Petits Contes de la sagesse pour temps turbulents et Le Roman de Louise aux Editions Albin Michel.

Le ciel déposé là Jean-Baptiste Pédini L’Arrière-pays Editeur-2016

Pedini

 

Un souffle dans le silence et « le matin sort ses griffes ». C’est une écriture qui épouse les bords du monde, en capture les notes du temps, « l’or de l’éveil », une brume volatile, fragile, légère, « les bulles vont dans le ciel reliées un chapelet d’ombres ».

Et tout est dit.

Doucement.

Tranquillement.

On avance dans le texte épousant les ondes magnétiques et silencieuses. On c’est le poète et c’est nous, une façon de nous lier à sa parole, de nous faire spectateur de ce qui tremble encore derrière nos paupières, un souvenir, une trace, une enfance. « On fait semblant » Essayons de rassembler pêle-mêle, ce qui vient, tombe, se rajuste à notre mémoire.

Dans tout ce qui manque à nos vies, « le ciel est déposé là, comme un matelas d’ombres ».

On reste immobile, fiévreux, muet, éprouvant la capture du vent, tout ce temps qui s’échappe, délimitant l’horizon sonore.

Il suffirait d’en saisir la lumière, cet « or au pli des roches ».

Mouvement incertain, va et viens dans le fragile, le ténu, « le matin se pose en douceur ».

Quand ça déferle en mots, en larmes, en gouttes de pluie, on attend, « perdu dans chaque mot », et entre déferlement et silence, on accueille ce qui vient, « le ciel déposé là ».

Parfois « on attend que quelque chose se passe ».

Le temps déroule sa manne céleste dans la lumière, la brume immobile écarte les rideaux des nuages, on se glisse dans leur déchirure.

L’enfance jamais loin, tout se joue dans le silence comme dans les précédents textes de J.B. Pédini, les mots sont toujours de trop, seuls les gestes comptent, les mouvements, les traces de souvenirs qui s’inscrivent dans les corps, comme on glisse sur la dépression, l’espace nu sur l’obscurité, le mystère.

« le sol remue », « des petits bouts de ciel se détachent du plafond », dans la vastitude du monde, le ciel est notre seul confident, les nuages nos complices.

Demeurer dans la pierre immobile, face au ciel et attendre la lumière qui tarde à venir.

Marie-Josée DESVIGNES

le 14/06/2016

Jean-Baptiste Pedini est né en 1984 à Rodez. Vit et travaille en région toulousaine. Publications dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d’encre, Arpa., N4728.. Des livrets publiés chez Encres Vives, Clapàs, – 36° édition et La Porte. Recueils parus:

Prendre part à la nuit (Polder, 2012),

Passant l’été (Cheyne éditeur, Prix de la vocation, 2012)

Pistes noires (éditions Henry, 2014)

Plein phare, Editions La Porte, 2015

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