EPITOME DU MORT ET DU VIF Anne-Lise Blanchard, Jacques André Editeur, 2019

 » Et de quoi

se mouillent tes yeux

sinon d’un saignement du ciel

intérieurement

extérieurement

intérieurement

qui ne tarit « 

Dédié à la mémoire du poète Jeanpyers Poël, l’ouvrage composé de deux textes de formes dissemblables et à l’écriture dense et resserrée, s’ouvre sur une exergue signifiante et un titre qui d’emblée condensent l’essence de notre humanité, la vie et la mort. De manière mimétique le titre renvoyant d’ailleurs à la scansion fracturée, tantôt fluide tantôt heurtée de l’écriture où se concentre un possible sens de ce qui veut s’énoncer.

« Et quoi

sérénité ou légèreté

lui tourneraient-elles

autour ?

Ils taisent leurs lèvres

d’un bien beau manque

accaparés

disant merci d’être

quand flappent les draps

fleuris sous la brise

des matins. »

Mais ne nous y trompons pas, ce qui s’y trouve ainsi rassemblé au plus resserré du mystère, n’est pas le tout et le rien, ni leçon de philosophie que seule la poésie pourrait ressaisir. On y trouvera, tel un guide dans le noir, cette lumière vers quoi devraient se diriger nos pas, à chaque instant même les plus difficiles ; la vie ne serait-elle alors que dans ces minuscules instants qui nous font avancer vers l’ultime.

« Nous claudiquons

dans le désert

que d’un seul geste

nous faisons jaillir

enfantant

des générations stériles… »

Epitomé du mort et du vif est le titre du premier ensemble de poèmes qui disent dans un bruissement de langue délicat le fait d’exister

« Et nos poings se resserrent

sur des sédiments de bonheur

sédiments d’une syntaxe

qui ne résiste à l’usure

des jours »

et la difficulté d’être,

« clowns

pantelants dans

l’apocope

d’une traversée ».

Le sang cogne, le cœur bat, mais quand même avancer, même contre le vent,

« sous la brûlure de

rires rayés

tu sens derrière l’oreille

le doigt du vent ».

L’économie des mots, leur justesse, avancent par touches délicates autour de la question qui demeure existentielle et où seule la nature -arbres et fleurs, chants d’oiseaux, papillons- sera maîtresse du temps.

« Ne porter qu’un diadème de branches et s’en aller brouter le vent »

Chaque poème à la langue dense et riche d’images ouvre en contrepoint une courte prose poétique en bas de page et en italique qui semble indiquer telle une flèche pointée ou dans un pas chassé de danseuse, léger, enjambant la page, le poème suivant, toujours plus lourd de sens et de souffrance, une souffrance élargie au reste du monde, alors…

« Sans doute sans doute

les saules se vêtiront

de tendresse

quand encore

les feuilles râlent au vent »

Le mouvement de la phrase est musical, aérien. Les courtes proses poétiques limpides sont distribuées en contrepoint d’un poème dont l’économie et le choix des mots rendent une élégance fine et discrète. La phrase s’élance avec légèreté et on imagine, au bout de son stylo, la danseuse que la poète a été, soulevée par l’espoir et la joie qu’il faut garder au cœur pour avancer, malgré tout, par la grâce des mots et du langage.

«le monde s’ouvre sous ses doigts tandis qu’elle passe au-dessus des nuages ».

Avec le deuxième ensemble, plus court, intitulé Glaise, on lit l’impuissance de l’être à exister hors le corps mais grâce à la langue, même éprouvée, tenter de se reconstituer. Un corps qui se dérobe ou s’agrippe, se raccroche à la langue, souple, agile, rapide, « le mot glisse dans la gorge le pied glisse dans la glaise ». La prose poétique de ce court texte est parataxique, hachée, courte, resserrée, faite de blocs de mots et d’images éloquentes, parce que, comme l’indique le titre, « la glaise gangue la langue ». « Le souffle est court. Raucité du pas. Ne pas. Ne pas se dessaisir de l’énoncé qui s’ordonne ».

Comment dire et se taire ? Comment faire remonter du sol, les racines de la chair ? Comment dire ce qui étouffe, ce qui fait mal ? « la voix cherche des ailes » et « s’accorde à la tonalité du froissement des pierres ».

Quand la sensualité et l’intime envahissent le champ de la page, le corps vivant, vibrant d’amour, ouvert à la « floraison intime » est ce qui nous tient en vie et « combien d’hommes et de femmes aussi ? »

« Dans le gouffre de rien où la vie à pas menus se réfugie, une voix te poursuit ».

Se tenir immobile, en attente, le temps filant doucement mais sûrement, « dans la lise mouvante d’un espace intime », « tes doigts arpentent versant de l’ombre où la lumière ? »

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