Nonnette, extrait #1

Un extrait d’un texte en chantier… une histoire à glacer le sang

Cette nuit, Nonnette est encore sortie. Je ne sais pas où elle est allée. Une femme, ça ne sort pas la nuit, a dit ma mère. Mais celle-là, oui ! Nonnette c’est notre voisine, elle est très vieille. Ma mère la déteste, elle est méchante, elle dit. C’est tout. La vieille dame, moi je l’aime bien. Elle marche dans la rue en frôlant les murs et se fait petite souris comme pour ne pas être vue. Vêtue toute de noir, des pieds à la tête, le grand châle sombre qui enveloppe sa tête retombe sur ses épaules et semble lui donner un air de corbeau. D’ailleurs c’est comme ça que papa l’appelle, « le corbeau, la sorcière, le porte-malheur ». Papa crie sur ma mère qu’il regarde sévèrement : « ne t’habille pas en noir, je t’interdis de t’habiller en noir ! Et à moi : tu ne devras pas t’habiller en noir, jamais, tu entends ? Pourquoi, ce n’est pas une bonne couleur pour toi… » Le noir, c’est la couleur de « s’ accabadora », « la signora della buona morte », la prêtresse de la mort.
« S’accabadora », moi je l’appelle Nonnette parce qu’elle ressemble à la Nonna qui vit avec nous, elle est gentille, elle me donne des bonbons. Insolente que je suis -c’est ma mère qui le dit-, quand j’ai croisé Nonnette dans l’escalier, ce matin, je lui ai demandé où elle allait quand elle sort la nuit. Quand j’ai posé ma question, j’ai bien vu qu’elle était surprise mais pas en colère du tout, elle m’a dit : Je vais te répondre maintenant que tu es grande… tu vois ma toute belle, une famille m’a appelée, et quand une famille m’appelle, moi, je dois y aller.
Ce soir, ma mère fait beaucoup plus de prières et mon père, lui, se tait un peu plus que d’habitude. Tout ce silence dans la maison est si oppressant que je mets la musique fort et tout de suite, je suis punie. La gifle de ma mère m’atteint sans prévenir, elle éteint la lumière et dit : tu dors maintenant, en claquant la porte. Il fait à peine nuit. Au début, je pleure sur mon lit et quand j’en ai assez, je prends un livre. J’aime bien la lecture, et c’est quand je lis que je rêve le plus. Souvent, je m’installe devant la fenêtre. Le chat noir de Nonnette sort furtivement et là d’un coup, je pense : tiens, peut-être que… Et Nonnette ne tarde pas elle aussi. Je la suis du regard, elle entre dans la maison d’en face, celle des Giani. La maison est plongée dans une semi pénombre, des rideaux noirs pas suffisamment opaques pour cacher la veillée sont tendus aux fenêtres. On voit danser les ombres dans la pièce principale, celles des femmes dont le corps assis se balance d’avant en arrière comme font les autistes ; on les devine psalmodiant les prières de circonstance. Y a-t-il un mort ou alors un mourant qu’on achève déjà de la sorte ? La nuit descend et je vais m’endormir sur mon livre. Je rejoins mon lit sans allumer les lumières qui pourraient attirer ma mère mais je n’arrive pas à m’endormir. Je descends en catimini, j’ouvre la porte et sans me retourner je cours à la fenêtre de la pièce derrière la maison, que je sais être la chambre. Toutes les maisons de la rue sont construites sur le même modèle et sans avoir jamais mis les pieds chez les Giani, je sais que les chambres sont derrière.
Elle est là Nonnette, assise sur un tabouret, le voile tombé sur les épaules. J’observe la chambre, on a décroché du mur toutes les images pieuses et les crucifix. Nonnette a dans une main, un maillet de bois et dans l’autre un joug de bœuf, -« symbole de mort et de renaissance » m’a dit ma mère un jour où je l’avais vu venir vers moi avec ce que je croyais être le martinet auquel j’avais, un peu plus tôt, coupé toutes les lanières pour, croyais-je, ne plus être punie. « Su mazzolu », tu vas y goûter si tu ne tiens pas tranquille, avait-elle dit alors. Mais je savais qu’il ne servait pas à ça. Le nerf de bœuf !!! comme l’appelle mon père, avec terreur. Une terreur que je sens dans sa voix mais qu’il exprime avec un petit sourire malicieux ; c’est pour me faire peur plutôt par jeu. Nonnette s’approche du malade qui, la voyant se pencher sur lui, sait déjà qu’il va recevoir son ultime baiser. Elle a alors ce geste inattendu qui me glace par sa précision. Un coup sec porté sur l’os pariétal, un seul, le corps frémit et soudain se fige, puis « la donna della Dolce morte » vient se mettre au pied du lit pour signifier qu’elle a accompli sa mission, elle jette un regard de compassion aux trois femmes assises sur les chaises posées au bout du lit dont le visage n’exprime aucune émotion déchiffrable. Elle repart comme elle est venue, silencieuse et discrète.

lavis et gouache
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s